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vers l'emportement ou l'emportement du vers (poésie et responsabilité formelle)

questions génériques (encore) et avancée dans la forme

Depuis quelques jours m'obsède la mention générique qui apparaîtra sur la couverture du livre de poèmes. Madame trouve que j'accorde une importance démesurée à ce qui lui semble un détail. Je ne crois pas. Les questions génériques me travaillent dans tous les sens — c'est un peu ce dont j'ai parlé dans le numéro 6 de la revue d'ici là. C'est une position, un choix. Quelque chose qui détermine ma posture, et ce que l'on appelle démarche. Être attentif à cela participe de ma responsabilité formelle.

Amérique : une ligne de fiction

Je me suis encore levé ce matin avec l'envie de retourner très bientôt à New York. Je ne suis pas seul à être attiré par cette ville étonnante. Mais quand j'y pense — au fil du web, souvent : de beaux blogs à suivre comme Ephemeral New York et Scounting NY — ça me ramène toujours au roman, à un projet qui dort le temps que je termine le travail sur le livre de poèmes. Parce que mon projet est lié à cette ville. À cette ville la nuit.

l'épée de la statue de la Liberté : l'ouverture de L'Amérique de Kafka

Lorsque, à seize ans, le jeune Karl Rossman, que ses pauvres parents envoyaient en exil parce qu'une bonne l'avait séduit et rendu père, entra dans le port de New York sur le bateau déjà plus lent, la statue de la Liberté, qu'il observait depuis longtemps, lui apparut dans un sursaut de lumière. On eût dit que le bras qui brandissait l'épée s'était levé à l'instant même, et l'aitre libre soufflait autour de ce grand corps.

— Qu'elle est haute ! se disait-il. Il en oubliait de partir et fut repoussé petit à petit jusqu'au bordage par la foule sans cesse grossissante des porteurs.

Un jeune homme avec lequel il avait fait vaguement connaissance pendant la traversée lui dit au passage :

— Vous n'avez donc pas envie de descendre ?

Yves Klein, le manifeste de l'Hôtel Chelsea : «le vide a toujours été ma préoccupation essentielle»

Yves Klein, Blue

Manifeste de l’Hôtel Chelsea

Attendu que j’ai peint des monochromes pendant quinze ans,

Attendu que j’ai créé des états de peinture immatérielle,

Attendu que j’ai manipulé les forces du vide,

Attendu que j’ai sculpté le feu et l’eau et que, du feu et de l’eau, j’ai tiré des peintures,

Attendu que je me suis servi de pinceaux vivants pour peindre, en d’autres termes du corps nu de modèles vivants enduits de peinture, ces pinceaux vivants étant constamment placés sous mes ordres, du genre : «un petit peu à droite; et maintenant vers la gauche ; de nouveau un peu à droite», etc. Pour ma part, j’avais résolu le problème du détachement en me maintenant à une distance définie et obligatoire de la surface à peindre.

commissariat web : sélectionner, trier et organiser les contenus (introduction à Scoop.it)

L'un des enjeux déterminants du web, c'est de savoir gérer la quantité d'informations — entendu au sens large : visuelle, textuelle, etc. Il y a des choses de qualité qui se font et se défont sur internet; il ne faut pas bouder la pratique du web en disant qu'il s'agit d'un dépotoir duquel il est impossible d'extraire les «bons» éléments. Bien sûr, quand il y a trop de contenu disponible, ça devient du bruit, comme quand tout le monde parle en même temps — et la question de la qualité des contenus devient alors difficile à gérer : qui écouter ? Quoi écouter ? Dans cette optique, donc, c'est chose déterminante de trouver des outils qui nous conviennent pour choisir, trier, et organiser les contenus.

Une parenthèse. C'est parce que trier et organiser l'information est une question importante que Google a gagné aussi rapidement une position dominante dans l'écosystème du web : Google est désormais la façon la plus répandue de «choisir» parmi du contenu (travailler avec l'engin de recherche de Google, c'est déjà faire une première sélection). Mais Google, bien sûr, est allé plus loin : une fois maîtrisée une façon solide de répertorier les contenus, l'enjeu s'est pour eux déplacé vers la numérisation de contenus qui ne l'étaient pas auparavant (pensons à Google Earth ou à Google Books, deux tentatives monstrueuses pour numériser la planète entière et la bibliothèque mondiale), nouveaux contenus, donc, qu'on peut maintenant trier et choisir avec les outils mis à notre disposition.

plasticité de la langue, et un poème de Dominique Fourcade

Je réfléchis et écris beaucoup, ces temps-ci, à propos de la plasticité de la langue, de l'aspect viscéralement plastique du travail de langue. Présenté hier une première version de la communication que je ferai en avril sur ces questions (il y aura aussi Jean Daive, Patrick Chatelier, Alain Farah et quelques autres — je vous en reparlerai, ça devrait être bien). Tout cela nourrit beaucoup mon travail sur les poèmes, sur le livre de poèmes qui prend forme. C'est l'écriture du projet Reynard qui a mis ces questions sur mon chemin. Impossibles maintenant de les éviter. Parce que la page est un mur, et qu'écrire sur le mur, etc. Et que le vers, en même temps, est un cordon de langue.

User la langue à la corde.

Marcher là, se couper les pieds.

C'est décidément chose risquée que d'écrire.

*

à force d'attention
surface lisse devient gouffre
et tomber est possible

dans le noir
ligne tendue page
devient mur lame de rasoir
marcher là se couper les pieds
corde de langue toute mince
dont il faut tenir les deux bouts
si l'on ne veut pas être lâché
comme un pauvre parlant
au fond du vide

*

surface, corde (raide) : écrire sur un mur

Utiliser moins de mots permet de les écouter davantage.

*

Un poème est toujours déjà sur la poésie — rhétorique, d'une certaine manière : une «démonstration» ?

Pour cela que le schème de base : «un poème : dire le problème du poème».

*

Je cherche ce que je trouve. Chercher au sens le plus constructiviste du terme.

*

Cette idée de surface : je n'avais pas senti jusqu'à hier à quel point elle est au centre du livre. Le mur, le mur à traverser, c'est aussi le mur sur lequel écrire — expression dont le double sens résume à merveille la tension. Écrire sur le mur, c'est écrire depuis : en parler, le faire parler. Mais écrire sur le mur, c'est aussi écrire dessus : inscrire sur le mur, graver sur le mur, tracer sur le mur ce qu'il y a à écrire — graffitis.

Écrire sur le mur : ça veut dire sur le mur comme surface — je travaille à faire entrer cette idée de surface dans le début du livre de poèmes.

La lier avec celle de gravité : un noyau de noir à creuser au coeur de chaque page.

Tomber là.

*

des guillemets qui ne seront jamais refermés : Rimbaud, Gleize, Emaz (un canal de mémoire)

La lecture est ancrée dans le présent : je lis toujours parce que. Parce que les notes d'Antoine Emaz m'aident à mettre de l'ordre dans les raisons pour lesquelles je cherche à écrire des poèmes. Parce que les textes de Jean-Marie Gleize m'aident à comprendre comment la poésie est identique à ses circonstances. Parce qu'un ami me lance un vers de Rimbaud, et qu'en retour je passe la journée dans Une saison en enfer.

C'est fou, au début de ce «carnet de damné», cette petite chose simple, à peine audible, parce que typographiquement muette : des guillemets s'ouvrent là qui ne seront jamais refermés.

« Jadis, si je me souviens bien, ma vie était un festin où s'ouvraient tous les coeurs, où tous les vins coulaient.

On connait tous plus ou moins de mémoire cette ouverture. On se rappelle moins souvent ces étranges guillemets qui sont restés à jamais ouverts, ouverts jusqu'à ce que «rendu au sol», dans Adieu — le dernier poème du livre — Rimbaud dit avoir «la réalité rugueuse à étreindre».

Les guillemets à jamais ouverts résument quelque chose comme l'enjeu de cette étreinte.

C'est un geste qui indique la scène primitive d'une certaine littéralité.

« cette clarté-là » : la responsabilité critique, et une lettre à René Lapierre

La responsabilité critique : une ligne de fiction

Il y a quelque temps j'ai écrit une longue lettre à René Lapierre. À propos de son dernier livre, Aimée soit la honte. C'est la critique de Corriveau qui m'a donné le goût de lire le livre, et la réponse de Maxime Catellier — qui m'a fait réfléchir — qui m'a convaincu de lui écrire, et maintenant d'en parler ici. Il me semble nécessaire de penser et d'assumer quelque chose comme une responsabilité critique. Pour cela que je mets le texte suivant en ligne : il est important qu'on parle des livres comme ceux de René Lapierre. Il est important aussi qu'on parle des livres de Catellier (ce que je ferai bientôt  : je suis entrain de tous les relire).

C'est une lettre, que je prévoyais réécrire pour l'adapter à la forme plus ouverte du site. Une semaine plus tard je ne l'ai pas retouchée et je constate qu'elle sera publiée ici sous cette forme ou n'y apparaîtra pas du tout.

À l'ouverture du blog de Bertrand Laverdure, j'ai commenté : pour celui qui écrit, le blog est un lieu où le rapport à soi peut être porté, pensé autrement que dans d’autres pratiques d’écriture. C’est une forme où la ligne de fiction est tracée — pour moi — bien différemment que dans le roman, le poème, ou encore l’essai.

ne pas mentir (vers Foster Wallace)

En parallèle des lectures que j'appelle de recherche — entendu au sens large : à la fois ce que je lis pour l'université, et ce que je lis pour l'écriture, pour ce que je cherche à penser au jour le jour de la chose littéraire —, je lis la plupart du temps quelques romans. Lu il y a quelques jours le dernier Houellebecq, dont on a bien trop parlé déjà, mais qui m'a satisfait et déçu  : très drôles, les séquences où il se met en scène; bien des trucs réussis, mais sur un plan personnel, les fables critiques ont fini de me convaincre de changer la direction de mon projet de roman sur la peinture. Il va décidément me falloir jeter beaucoup de papier. On avance, on recule, les axes de valeurs bougent et ce que l'on cherche au jour le jour est constamment bousculé. Le plus important pour moi, dans tout ça, c'est de ne pas faire de concessions par rapport à ce que je cherche — rester honnête, bref.

Mais une chose à la fois : je voulais seulement épingler ici aujourd'hui une citation de David Foster Wallace, extraite d'un entretien sympathique (j'aime les entretiens — toujours des documents extrêmement révélateurs, beaucoup de plaisir à les lire ou à les écouter en général; au passage, d'ailleurs, un lien vers la superbe série d'entretiens entre François Truffaut et Alfred Hitchcock, que j'écoute ces jours-ci; y'en a pour une douzaine d'heures, ça vaut le détour).