lectures
ici, ce sont des lectures : échos, sédiments, rebonds. ce que je lis. ce avec quoi j'écris. des notes de lecture, à plus ou moins forte teneur critique (ce n'est pas la vérité). des citations. beaucoup de citations — la citation n'est pas une affaire de paresse.
dernières lectures
un point infranchissable
soumis par m le 7 juill. 2010 à 19h26« Il y a un point infranchissable.
Peut-être n'en affronterez-vous jamais l'abrupt si le langage est pour vous sans bord, sans limites, sans extrémité. Ce point se découvre par hasard. Un jour, tout simplement, les mots manquent, et voici un à pic, et devant lui le vide : une immensité vide.
La chose dite ainsi l'est approximativement, par référence à du connu, alors que sa présence est l'inconnu même, un instant entrevu. Ce qu'on entrevoit est une espèce d'au-delà que la pensée refuse d'envisager pour la raison qu'elle recule aussitôt faute de pouvoir aborder une région où il lui faudrait suspendre son mouvement faute de trouver en elle le souffle indispensable1. »
- 1. Bernard Noël, La vie en désordre, p. 9.
une étrange limite du lisible (entrer chez Jean-Michel Reynard)
soumis par m le 12 juin 2010 à 11h42j’ai travaillé tout le dernier mois dans l’urgence. en résulte un manuscrit dont je viens de terminer avec joie un premier montage (un petit livre composé au fil de mai). des fragments paraîtront dans la revue Les écrits à l’automne sous le titre bruits d’os… (des nouvelles, des nouvelles). il y a quelques jours je disais à l’un des premiers lecteurs du manuscrit : il y a une solitude étrange à l’oeuvre dans l’écriture qui fait que l’on ne sait pas, au fond, ce que celui qui trouvera ces poèmes trouvera en fait. qu’est-ce qu’il y a dans le poème ? qu’est-ce qu’il y a dans mes poèmes (même si je ne suis pas à l’aise d’en parler comme des poèmes : j’en parle comme des petits blocs) ?
redire : je ne sais pas quand s’arrête le poème — réécriture ces jours-ci du manuscrit et lecture (merci à Pierre Ouellet) de Jean-Michel Reynard. zone insolite où je m’arrête — on atteint là une étrange limite du lisible (et le malaise persiste : que trouve dans le poème, dans la langue, celui qui au fond trouve ?)
un adieu qui n'en finit pas
soumis par m le 5 juin 2010 à 9h49« les mains s’échappent
par le moindre geste : les coups et les
caresses. Quittent les corps
paumes devant, poings en
premiers, doigts re-
pliés ou bien tendus comme des
promesses. Tu donnes
ton corps dans ces mains-là : une gifle ou un
câlin, l’ombre qu’on porte
sur son visage ou sa poitrine
comme le portrait de qui passe au loin
et laisse derrière
le négatif de son empreinte
dans l’air, l’espace, le temps. Un sou-
venir cru : les doigts coupés
de tout ce qu’ils touchent, la main donnée
au premier venu mais à trancher
par le menu, le bras tordu
par un dernier geste
tenté devant soi au moment venu
de se retourner… comme dans sa tombe
déjà, où quelqu’un d’autre s’est allongé
dans le dos qu’on fait
à tout comme à un mur
en chair, en os : le seul au monde
qui nous prenne pour ombre et ne nous
lâche plus, une main au bout
d’un bras, d’un acte
désespéré, d’un geste
d’adieu qui n’en finit pas1 »- 1. Pierre Ouellet, Dépositions, Montréal : Éditions du Noroît, 2007, p. 43.
cette nuit, cette nuit même
soumis par m le 2 juin 2010 à 11h53« La nuit, l’essence de la nuit ne nous laisse pas dormir. En elle il n’est pas trouvé de refuge dans le sommeil. Si l’on manque au sommeil, à la fin l’épuisement vous infecte ; cette infection empêche de dormir, se traduit par l’insomnie, par l’impossibilité de faire du sommeil une zone franche, une décision claire et vraie. Dans la nuit, l’on ne peut dormir.
On ne va pas du jour à la nuit : qui suit ce chemin trouve seulement le sommeil, lequel termine le jour mais pour rendre possible le lendemain, fléchissement qui vérifie l’essor, certes un manque, un silence, mais pénétré d’intentions et à travers quoi devoirs, buts et travail parlent pour nous. Le rêve, en ce sens, est plus proche de la région nocturne. Si le jour se survit dans la nuitm, dépasse son terme, devient ce qui ne peut s’interrompre, ce n’est déjà plus le jour, c’est l’ininterrompu et l’incessant, c’est, avec des événements qui semblent appartenir au temps et des personnages qui semblent ceux du monde, l’approche de l’absence de temps, la menace du dehors où manque le monde.
(écouter le poème venir dans la nuit)
soumis par m le 28 Mai 2010 à 8h23Once upon a midnight dreary, while I pondered, weak and weary,
Over many a quaint and curious volume of forgotten lore —
While I nodded, nearly napping, suddenly there came a tapping,
As of some one gently rapping, rapping at my chamber door.
“‘Tis some visiter,” I muttered, “tapping at my chamber door —
Only this and nothing more.”
Ah, distinctly I remember it was in the bleak December;
And each separate dying ember wrought its ghost upon the floor.
Eagerly I wished the morrow; — vainly I had sought to borrow
From my books surcease of sorrow — sorrow for the lost Lenore —
For the rare and radiant maiden whom the angels name Lenore —
Nameless here for evermore.
And the silken, sad, uncertain rustling of each purple curtain
Thrilled me — filled me with fantastic terrors never felt before;
So that now, to still the beating of my heart, I stood repeating
“‘Tis some visiter entreating entrance at my chamber door —
Some late visiter entreating entrance at my chamber door; —
This it is and nothing more.”
Presently my soul grew stronger; hesitating then no longer,
“Sir,” said I, “or Madam, truly your forgiveness I implore;
But the fact is I was napping, and so gently you came rapping,
And so faintly you came tapping, tapping at my chamber door,
That I scarce was sure I heard you” — here I opened wide the door; ——
Darkness there and nothing more.
lire la suite »ouvrir la nuit (ouvrir les jambes) : impasses de la scène de viande
soumis par m le 14 Mai 2010 à 13h11« je ne veux plus rien à la vérité
si ce n’est que se perdre soit possible »Récit ou poème, que sais-je encore, livre désarmant s’il en est, L’impasse de Michel Surya ne peut pas ne pas laisser nu et brisé celui qui s’en approche.
Quelque chose va et pourtant quelque chose ne va pas : la viande joue avec la viande et la viande jouit comme de la bonne viande mais quelque chose ne va pas. Quelque chose de brisé dans la voix, celui qui récite le poème comme une prière s’avance là où rien ne peut le sauver.
L’impasse : quelque chose d’inaccessible — la mort, l’amour, le fond des mondes… Ça commence ou c’est déjà là : « Il faudra que tout ce que tu es soit là où je serai1… »
- 1. Michel Surya, L’impasse, Marseille : Éditions Al Dante, 2010, p. 5.
Bataille ou le courage de la défaillance
soumis par m le 3 Mai 2010 à 13h20« Marquez le jour où vous lisez d’un caillou de flamme,vous qui avez pâli sur les textes des philosophes ! »Il fallait un texte fulgurant pour présenter « le plus incongru de tous les livres ». Il fallait peut-être Georges Bataille pour introduire Pierre Angélique. C’est en 1941 et en 1945 d’abord que Madame Edwarda vient répondre au désastre, dans des éditions clandestines tirées à une cinquantaine d’exemplaires seulement. Une dizaine d’années plus tard, en 1956, pour la première édition en librairie réalisée par Jean-Jacques Pauvert, Bataille accepte de signer une préface. Si on lit bien ce texte, cette préface, si on écoute retentir le fracas de chacune de ses propositions, il me semble qu’on a là une des plus complètes introduction aux bouleversements que recouvre le nom de Bataille (cela si l’on accepte bien sûr d’entendre par « introduction » autre chose qu’un tranquille résumé, qu’une dissertation remâchée hors de son contexte).
Au sujet du projet éditorial de 1956, Pauvert souligne la nécessité pour Bataille, sur un plan disons social (il rappelle son travail de conservateur à la bibliothèque d’Orléans), de laisser Pierre Angélique signer Madame Edwarda. Mais c’est ne rien dire. Chez Bataille, le jeu du nom dépasse infiniment l’esclavage de la fonction. C’est pourquoi ce texte (cette « préface ») me semble si fou.
limites de langue, langues limites
soumis par m le 26 févr. 2010 à 15h17la solitude glisse naturellement selon un rythme différé, comme s’il s’agissait de demeurer un instant, un petit instant, dans ce lieu où le monde est diffraction, éclatement : trouver ce qu’il faut pour se souder à la langue.
lectures, écritures — happé, cela fait quelques jours, par Christophe Tarkos (dans le rassemblement d’Écrits poétiques pour le moment — chapeau à la préface de Christian Prigent au passage, quelle introduction ! —, suis sur la piste d’Anachronisme), happé par sa poésie qui semble naïvement sensible, c’est-à-dire qui littéralement fait corps, cogne et frappe et mord et tord et hurle, poésie qui fait ce qu’elle dit et qui dit ce qu’elle veut, ce qu’elle veut un tout petit peu comme s’il s’agissait de remuer la forme des choses, du monde ; c’est une pâte à travailler :
téléphone
soumis par m le 18 févr. 2010 à 18h47« On entendit sortir de l’écouteur un grésillement tel que K. n’en avait jamais perçu au téléphone. On eût dit le bourdonnement d’une infinité de voix enfantines, mais ce n’était pas un vrai bourdonnement, c’était le chant de voix lointaines, de voix extrêmement lointaines, on eût dit que ces milliers de voix s’unissaient d’impossible façon pour forme une seule voix, aigüe mais forte, et qui frappait le tympan comme si elle eût demandé à pénétrer quelque chose de plus profond qu’une pauvre oreille1. »
*
- 1. Franz Kafka, Le château, Paris : Gallimard, coll. « Folio », 2003 [1938] p. 35.
traces, mémoires, courts-circuits
soumis par m le 18 janv. 2010 à 13h36« Chaque fois que je retourne chez Schwartz’s, lors de mes séjours à Montréal, je repense à cette scène, et c’est dans ces moment-là que je la retrouve, conforme à ce qu’elle fut, alors que le récit intitulé Un dîner chez Schwartz’s, ne parvient pas à la restituer fidèlement et que, devenu littérature, ce souvenir est passé dans une autre mémoire ou dans un autre compartiment de la mémoire. En relisant ce texte aujourd’hui, je n’y retrouve pas le souvenir de la scène dont j’ai été témoin chez Schwartz’s — et qui persiste ailleurs —, je me reconnais ayant écrit cela, c’est le souvenir de cette écriture que je retrouve : le texte me sépare de ce qu’il décrit, il me prive de ce qu’il prétend sauver de l’oubli. Il y a de la ressemblance, mais c’est la dissemblance que je ressens à regret, et comme irrémédiablement. On peut se demander s’il ne se produit pas le même phénomène avec ce qu’on appelle les « photos-souvenirs » car, de quoi ces images sont-elles le souvenir, si ce n’est de la photographie elle-même ?

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