piano mécanique et démystification (autour des Allures naturelles de Pierre Alferi)
J'ai relu hier le beau livre de Pierre Alferi, Les allures naturelles. Les poèmes de ce livre composent un étrange système d'équilibres qui indique de manière à la fois très concrète et très abstraite un certain rapport à la nature. Les allures naturelles : le sentiment de la nature, qui est souvent l'un des noms de la poésie, passe à l'adjectif, se trouve en quelque sorte désamorcé. Comme si le cosmique était ramené à la mécanique — c'est une «allure» : une manière d'être plus ou moins illusoire, peut-être un brin plus indépassable que d'autres. En quatrième de couverture, Alferi dit des allures naturelles qu'elles sont à la fois «machinales et forcées».
C'est un livre qui a un côté étrangement classique qui me plait beaucoup. Cartes sur table d'entrée de jeu : «Genre : poésie, faite ici des mouvements les plus quotidiens du corps, du regard et de la pensé, refaits et repensés. / Sujet : variété de ces mouvements [...] / Forme : syntaxe de ces mouvements [...]1.» J'avais un sentiment similaire en écoutant Black Swan : pas de mystification, simplement un «programme» énoncé d'entrée de jeu qu'il s'agit d'explorer, de réaliser. Ce qui n'est pas réduire l'invention. Tout cela pour dire, aussi : beau sens de la chute et du vers dans ces poèmes qui s'acceptent en tant que poèmes.
J'avais déjà lu ce livre. Mais peut-être au fond ne l'avais-je pas lu. Car les renversements, les richesses sont très subtilement distribués et il est facile de passer par-dessus. Parce qu'à force de concret on a parfois un sentiment d'abstraction avec lequel on ne sait pas toujours quoi faire. Alors, souvent, on passe plus vite d'une page à l'autre. Des choses simples : «quand rien n'entraîne rien / ne s'agite au-dehors l'inertie / se fait agitation entraînement en vue / de rien mais d'un rien qui se fait / obstacle et le moindre contact / inverse le sens de la marche2». Parce qu'«en-deça d'une certaine allure / l'équilibre est rompu3».
Le mouvement du vers que je cherche — cette tension rythmique entre retenue, laisser-aller, tombée — je le trouve dans ce livre d'Alferi et dans Arbitraires espaces de Jean Tortel peut-être plus qu'en aucun autre livre. C'est une question de vitesse.
«il s'agit d'un élan
repris et d'un souffle
automate qui agit sur la main
qui agit sur l'oeil qui agit sur l'esprit
qui agit sur la main (feed-back) rotation
et mouvement rectiligne uniforme
couture ou bien pâte étalée
repliée — feuilletée —
ainsi va et ainsi
ira jusqu'au bout
du rouleau si rouleau
il y a4»
De vigoureuses et neuves figurations du geste d'écriture hors de toute mystification. Voilà. Une tension entre le concret et l'abstrait (parce qu'il y a de cela dans toute venue au langage — une tension entre le monde le plus réel et une virtualité assez vertigineuse qui est «littéralement et dans tous les sens»). Je me dis simplement : il ne faut avoir peur ni du réalisme, ni de l'abstraction.
Un vers : «bruit qui hésite bruit5». Les formes et ressources du poème : «brimbalement / des images, indolence / de la bande son6».
La musique toujours liée à une certaine mécanique : «en sous-main / passe un jeu de cartes perforées / s'enfoncent & refont / surface inexplicablement / les touches d'un piano mécanique7». Mais même s'il y a mécanique, il y a de l'inexplicable — le recours à la mécanique est loin d'être chez Alferi une espèce de réduction positiviste.
C'est une poésie qui n'évacue sauvagement ni la question du rythme, de l'audible, ni celle du visuel, des images. Le poème est aussi le nom de cette étrange mécanique (inexplicable) qui tisse tout cela ensemble. Comme s'il y avait toujours à fois du «machinal» et du «forcé» (c'est ainsi qu'Alferi parle des «allures naturelles» en quatrième de couverture).
L'effet central, à mon sens, est celui d'un désamorçage d'une espèce d'inquiétude métaphysique qui vire souvent à l'impuissance plaintive (à cause du sens inaccessible d'à peu près tout, de l'unité perdue, etc. — insérez ici les poncifs romantiques). Se trouve en quelque sorte retournée l'inquiétude de ne rien connaître du monde :
«combien plus inquiétant le jeu
silencieux des plaques;
le cours, on l'imagine
erratique en effet, de la
planète; savoir, ne pas
savoir que les choses ne suivent pas
le leur; ou que, si elles le suivent,
on est décidément (corps-mort
décroché) mal placé
pour le dire8»
Pas non plus de bourdonnement plus ou moins stérile autour de la mort, «car elle n'est pas le terme / de la vie mais de part et d'autre / la borde9».
Il y a là quelque chose que dit pour moi cette exigence, pour reprendre les termes de Rimbaud (dont j'ai parlé ici), d'être «rendu au sol» et d'avoir «la réalité rugueuse à étreindre». Alferi écrit «contre un sol plus bas que le sol, plus / dur, puis un autre plus bas, plus / dur encore10». Parce que «toute phrase lue / pour la première fois [...] / fait reculer la langue11».
Faire reculer la langue. Sans doute l'une des exigences les plus indépassables du geste d'écrire.
*
Tout ça me porte à réfléchir (c'est-à-dire à écrire), et c'est toujours un peu de cela qu'il est question dans les livres qu'on fréquente : lire des phrases qui font reculer, en nous, pour nous, la langue. Ça joue dans tous les sens : ce que l'on «cherche» à écrire aussi, ce à quoi l'on cherche à donner forme par l'écriture. On ne peut pas que faire la répétition du même.
Faire reculer la langue : dire des états du monde qui sont impossibles autrement qu'à travers la langue. Cette langue.
Et le monde, et l'avancée dans la vie écrite. Étrange : à la fois détachement de quelque chose du monde qui s'autonomise sous la forme d'une figure écrite, mais c'est plus que cela. Par exemple, je tiens un journal depuis quelque temps, et, bien sûr, de manière générale, j'écris beaucoup de ce qui se passe en moi et autour de moi (c'est cela, aussi, l'avancée dans la vie écrite). Je note les choses parce que j'ai peur de les oublier. Parce que j'ai peur d'oublier ce que je fais, ce que j'ai fait, ce que j'ai pensé. Et que la seule façon de donner de la densité à une pensée ou à une action, c'est la répétition. L'écriture est à la fois le nom de cette répétition différée, si l'on accepte qu'elle est en même temps écoute, venue, apparaître.
L'écriture est mémoire, les phrases sont mémoires, mais c'est aussi événement : quelque chose de neuf passe par elles, advient à travers elles. Ce n'est pas seulement répétition diffractée du réel.
L'écoute la plus attentive de la langue, donc.
Faire reculer la langue. Et, pour revenir à Alferi et à ce sentiment de la nature (qui est comme pris dans la poésie), il faut accepter qu'il est toujours médiatisé si l'on veut sortir de l'impuissance stérile des questionnements pseudo-métaphysiques. Pour cela qu'il faut toujours demeurer prudent quand on écoute la langue en cherchant à toucher quelque chose d'originaire, quelque chose comme des formes et forces élémentaires. Tout est toujours déjà médiatisé. On n'a accès à rien directement. Rien.
Si l'on n'accepte pas cela, on sombre dans ce que j'appelle la mystification. Ça touche aussi à la question de quel enchantement est possible (qui est un peu la question que j'ai posé à Yannick Haenel il y a quelques jours pour lancer un entretien que je réalise avec lui). Il faut rendre possible, «malgré tout», une forme d'illumination. Il le faut, mais en évitant l'écueil de la mystification.
Mystification, c'est le nom que je donne à la forme la plus perverse de l'illusion et du mensonge. C'est la poudre aux yeux qui empêche de voir quoi que ce soit.
Il faut constamment mettre à nu les tics de la poésie (pour moi, c'est aussi cela, rendre la poésie «inadmissible» — pour parler comme Denis Roche). Renverser les manies plus ou moins stériles : pas de feux d'artifices, pas de poudre aux yeux.
Que des poèmes idiots — il ne faut pas forcer la forme.
- 1. Pierre Alferi, Les allures naturelles, Paris : P.O.L, 1991, 4e de couverture.
- 2. Ibid., p. 23.
- 3. Ibid., p. 25.
- 4. Ibid., p. 29.
- 5. Ibid., p. 25.
- 6. Ibid., p. 25.
- 7. Ibid., p. 30.
- 8. Ibid., p. 29.
- 9. Ibid., p. 34.
- 10. Ibid., p. 38.
- 11. Ibid., p. 65.

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