ouvrir la nuit (ouvrir les jambes) : impasses de la scène de viande

« je ne veux plus rien à la vérité
si ce n’est que se perdre soit possible »

 

Récit ou poème, que sais-je encore, livre désarmant s’il en est, L’impasse de Michel Surya ne peut pas ne pas laisser nu et brisé celui qui s’en approche.

Quelque chose va et pourtant quelque chose ne va pas  : la viande joue avec la viande et la viande jouit comme de la bonne viande mais quelque chose ne va pas. Quelque chose de brisé dans la voix, celui qui récite le poème comme une prière s’avance là où rien ne peut le sauver.

L’impasse  : quelque chose d’inaccessible — la mort, l’amour, le fond des mondes… Ça commence ou c’est déjà là  : « Il faudra que tout ce que tu es soit là où je serai1… »

Un homme, une femme — la communauté des amants ou non —  : ce qui se joue là où les plaies s’ouvrent, béantes et vides comme le ciel est la communication aussi  : un secret terrible gronde et rôde en ces pages que l’auteur a gardé enfouies une vingtaine d’années et qui ne peut pas ne pas demeurer enfoui au coeur même du livre. Parce que c’est une langue à la limite du lisible  : il faut s’arrêter parce que quelque chose bloque ; il faut arrêter et ça ne s’arrête pas, le livre avance comme une prière impossible à murmurer, d’un bout à l’autre sans ponctuation, sans séparation, langue de blocs où la négation et la torture freinent ce qui fait sens le temps que la honte s’installe. C’est aussi une histoire de gravité  : on est aspiré et c’est juste là où le visage s’arrête. Bref, un livre complètement fou. C’est 50 pages, un bloc d’une densité vertigineuse. Méditation obsessionnelle sur la mort, la honte, l’étouffement (on le traverse sans respirer), dans laquelle on entre ou on reste dehors, mais quoiqu’on fasse on en ressort suffocant, malade.

Difficulté de la citation  : pour extraire des morceaux d’un bloc indivisible, il faut des traits de feu.

*

C’est la scène où se joue l’instant fulgurant de l’amour  : « en finira-t-on jamais avec ce pauvre corps qu’on a et qui se tend et tord si tristement dans la nuit que la nuit tend et tord et équarrit2 ».

Un homme, une femme ; il branle sa « chose de chair »  :

« c’est baiser sans doute mais c’est se perdre aussi bien tes mains me prennent à la tête et c’est toute ma tête qui pousse après mes reins si tu pouvais faire que je sois plus en toi tête reins vit c’est tout ce que je pourrais être qui y serait s’y introduirait je te fous c’est tout le corps que j’ai qui te fout je n’ai pas assez du corps que j’ai pour te foutre toute il y faudrait mais je sais bien alors que c’est impossible plus que ma queue il y faudrait ma vie ma mémoire la peur où j’ai toujours été que toute chose finisse la peur où j’ai toujours été qu’on m’abandonne c’est tout ce que j’ai et suis et qui a peur que tout toujours finisse et que je sois abandonné3 ».

Au creux des cuisses d’une femme quelque chose se brise (l’homme rappelle  : « tu es là pour n’avoir plus rien4 », à lui-même se répète  : « il faudra que je jouisse sans que ce soit moi qui jouisse5 »). La bouche se tord et le corps s’ouvre au néant  : « en réalité si belle que tu sois et violente l’envie que j’aie de ta beauté c’est vers la solitude que je vais maintenant absurdement6 », parce qu’il le sait, son « corps ne suffit plus à rien ». La bouche réprime un cri  : jusqu’où peut-on reconnaître un visage défiguré  ? Parce que « je n’aurais donc jamais fait l’amour que pour voir se retirer les visages que j’avais cru connaître7 » (une plaie ouverte  : « est-ce qu’il suffit que j’aie ce corps pour que je suffise8 »).

Le point le plus bas est proche, comment porter la vie aussi près de l’invivable  :

« s’il fallait qu’on fît des folies je les ai faites s’il fallait que plus rien n’existât que ce qu’elles voulaient je l’ai fait il n’y a pas de folie pourtant qu’elles m’aient fait faire qui ait permis que j’existe si peu que ce fût j’étais comme une chose la chose qui le leur faisait faire9 ».

*

Disparaître, se perdre  :

« combien de fois me suis-je perdu combien de fois ai-je joui ou fait jouir sans que ce que j’étais y fût pour rien ni ne s’y reconnût c’est un état étrange à la vérité et un malheur je poussais mes mains vers les visages sous les tissus sur les corps entre les jambes non pas pour qu’un corps voulût de mes mains mais pour que l’absence dans laquelle c’est chaque corps qui commençait alors de disparaître entraînât mes mains avec lui dans sa disparition10 ».

Un homme, une femme  : « il fallait que ce que chaque femme cachait du corps qu’elle avait sous ses tissu fût pour moi la promesse d’une perdition possible11 ».

Plus bas, le vide  : « si loin que je sois quelquefois allé si bas que je sois même descendu ce ne fut jamais pour qu’il ne restât rien d’elles ni de moi mais pour que de ce que nous avions été elles et moi avant ne demeurât que l’oubli12 ».

C’est franchi, le spectacle de viande est là et la honte, la honte qui laisse nu comme ça ne se peut pas  :

« je suis en toi tient maintenant de la chose je n’ai jamais voulu qu’être cette chose que cette nuit je suis en toi et il fallait que je fusse cette chose que tu en fusses une toi-même je veux dire il fallait que cette chose que tu étais permît que la chose que je suis eût honte13 ».

*

Des cris déchirent la nuit et cherchent dieu, n’importe quel dieu pourvu que dieu soit possible  : « je suis prêt à tout appelons cela foutreries si l’on veut à la vérité je n’ai jamais autant désiré qu’il y eût un dieu14 ». Plus loin  : « je suis comme un enfant c’est-à-dire je voudrais pouvoir prier15 », parce que

« dieu n’est jamais que le nom qu’un homme à l’abandon a donné une fois pour toutes au matin auquel il a fallu survivre alors qu’il n’y a rien qu’il eût moins voulu que vivre un jour encore ou un jour de plus dieu n’est jamais que le nom qu’un homme a donné au premier matin de trop16 ».

Malgré tout, la solitude, le désastre  :

« c’est comme si tout ce que nous pouvions faire ne pouvait pas davantage différer le moment où tu serais seule ni celui où je serais perdu je regarderai alors le désastre que sera ton corps dès lors que je n’en veux plus et je serai moi-même le désastre d’un corps dont nul ne peut plus vouloir17 ».

Silence  : « tu m’as dit nous ne sommes que des bêtes qui craignons le ciel tout en nous n’est que cette crainte18 ».

Les voiles tombent, plus aucun écran n’est possible  :

« on ne fout pas pour que la nuit ait un écran de plus on fout autant qu’on peut si mal qu’on peut pour qu’elle n’en ait plus aucun à la fin pour être à nu dans la nuit si je suis descendu entre tes jambes avec ma bouche avec ma viande ce n’était pas pour que je jouisse ce n’était pas pour que tu jouisses c’était pour qu’on n’espérât plus même que la jouissance nous unît19 ».

Mais la nudité, la peur rien que la peur et les os  : « j’ai peur je n’ai jamais eu aussi peur je veux dire je n’ai jamais eu plus besoin de toi que depuis que tu ne peux plus rien pour moi20 ».

L’amour, la mort, l’impossible  : « je cherchais la mort et il fallait que la mort eût un visage21 ». Un homme, une femme, la scène de viande et la mort  : « je crois que j’aurais eu le sentiment de ne pas mourir assez si j’avais dû mourir entre les bras ou entre les jambes d’une femme qui n’eût pas cette splendeur que tu as22 » parce que « je cherchais à mourir mais je n’aurais pas aimé mourir à demi23 ».

Un cri soudain  : et si se perdre n’était pas possible  ? Et si mourir n’était pas la mort  ? Le corps de l’amante répond  : « est-ce qu’il existait une infamie faite pour que ce fût toute chose qui en fût abîmée eh bien je cherchais cette infamie et j’attendais qu’elle fut magnifique24 ». L’exigence est impossible — « il me faudrait être animé d’un mouvement auquel ce que je suis comme ce que je fais ne suffisent pas25 » —, et la mort demeure inaccessible. Inaccessible ou presque, et les corps sont là et rien ne suffit  : « mais ce ne serait pas assez encore il faudrait alors que par le même mouvement que je me retire de toi ce soit de moi que je me retire26 ».

Et au paroxysme l’abîme se renverse en plein ciel et les corps tremblent, pris de convulsions. Est-ce Nietzsche que l’on entend hurler  ? Le retour est terrible où est l’éternité  : « si l’on veut mourir saura-t-on jamais se conduire avec soi-même assez mal pour qu’il ne reste rien de ce qu’on a décidé de ne plus faire exister je n’ai plus eu peur du jour où mourir ne me parut plus impossible27 ». On ne sait pas, on ne sait plus  : quel savoir pour la mort — « je ne suis pas mort je ne suis jamais mort je n’ai jamais eu assez de la mort que j’eus28 ».

Effondrement des corps.

*

Après  :

« je te rends les vêtements que je t’ai retirés je t’aide à les remettre je tremble mes mains tremblent à te les rendre et te les remettre mieux vaut oublier oublier la nuit dans laquelle nous avons désiré disparaître oublier que nous n’avons pas été de force à faire que la nuit nous fît disparaître je tremble d’être seul tu tremble d’être seule29 ».

Comment nommer le désastre  : « on se ressemble n’est-ce pas qu’on se ressemble et c’est ce qui nous sépare30 ». L’être, l’étrange  : « l’illusion est celle d’un mouvement profond profond or rien n’a jamais été plus immobile je me regarde sans comprendre tu m’es restée étrangère alors je ne suis même pas arrivé à l’être31 ». C’est là où la honte se glisse dans la peau du désir et atteint l’os  : « cet été où nous nous sommes jetés faisant de nous nos propres bêtes lâchées n’a pas pu faire que la nuit s’ouvrît ni nous montrât à la fin la fin nous a été refusée on n’aura rien été n’arrivant pas à ne rien être32 ».

Un cri, encore  : « comment se peut-il qu’on résiste autant à tout à quoi même on n’imaginait pas que personne pût résister33 ». Non, non  : « s’il faut que j’aie honte c’est de moi que je suis pour moi-même toute la honte dans laquelle c’est toute chose qui est entraînée depuis que la honte existe34 ». Chercher une consolation, lancer un ultime cri à la face de dieu ; traverser la nuit attendant le jugement, attendant que dieu frappe et puis au matin dieu devient le nom même de l’abandon  :

« dieu n’a été chaque fois que j’en ai appelé à lui que le nom de la solitude qui était la mienne aussi longtemps que je voulus que ma solitude eût un nom la nuit est derrière nous maintenant et le matin devant il faudrait qu’existe une consolation et il n’en existe aucune peut-être qu’elle est moi n’avons fait tout ce que nous avons fait que pour être consolés35 ».

Comment ne pas trembler  : « nous ne sommes maudits devant rien l’éternité manque à notre faute alors que nous rêvions d’une faute qui créât l’éternité36 ».

*

(disons que ce sont mes carnets de scandale. je travaille dans l’ombre  : je lis, j’écris (j’ai repoussé ce qui urge) et plonge si loin dans ce qui s’ouvre que j’entends ce qui se fissure, ce qui craque.

traversée d’une semaine intolérable et nécessaire. je passe mes journées dans les livres de l’ombre, hurlant d’une seconde à l’autre  : qui peut lire de tels livres  ? ainsi encore  : qui peut écrire de tels livres  ? depuis une semaine perdu chez Bataille, Noël (appris hier avec surprise qu’il me sera peut-être possible de le rencontrer en septembre), Surya… comment ne pas rire.

apercevant la limite d’un tel dénuement, je suis brisé aussi. je ne comprends plus rien — il n’y a rien à comprendre — et le temps brûle.

bonne journée.)

  • 1. Michel Surya, L’impasse, Marseille  : Éditions Al Dante, 2010, p. 5.
  • 2. Ibid., p. 7.
  • 3. Ibid., p. 8-9.
  • 4. Ibid., p. 10.
  • 5. Ibid., p. 15.
  • 6. Ibid., p. 16.
  • 7. Ibid., p. 18.
  • 8. Ibid., p. 19.
  • 9. Ibid., p. 20-21.
  • 10. Ibid., p. 22.
  • 11. Ibid., p. 23.
  • 12. Ibid., p. 24.
  • 13. Ibid., p. 25.
  • 14. Ibid., p. 27.
  • 15. Ibid., p. 49.
  • 16. Ibid., p. 49.
  • 17. Ibid., p. 28.
  • 18. Ibid., p. 28.
  • 19. Ibid., p. 32-33.
  • 20. Ibid., p. 33.
  • 21. Ibid., p. 39.
  • 22. Ibid., p. 40.
  • 23. Ibid., p. 40.
  • 24. Ibid., p. 41.
  • 25. Ibid., p. 41.
  • 26. Ibid., p. 42.
  • 27. Ibid., p. 43.
  • 28. Ibid., p. 43-44.
  • 29. Ibid., p. 44.
  • 30. Ibid., p. 44.
  • 31. Ibid., p. 46.
  • 32. Ibid., p. 46.
  • 33. Ibid., p. 48.
  • 34. Ibid., p. 48-49.
  • 35. Ibid., p. 50-51.
  • 36. Ibid., p. 51.
Livre(s): 
L'impasse
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