logique de Guyotat (et explications vidéos)
J'ai passé beaucoup de temps dans l'oeuvre de Pierre Guyotat depuis octobre dernier. J'avance, là, dans ses étranges Progénitures, dont les deux premières parties (totalisant huit cent pages qui ne perdent jamais fougue ou rigueur dans la défiguration) sont parues en 2000. La troisième et dernière partie est toujours en préparation, tout comme l'est une série de textes de l'auteur qui sont annoncés depuis longtemps (en particulier Histoire de Samora Machel, écrit en parallèle du Livre au début des années quatre-vingt). J'avance, je recule. Difficile lecture de cette langue non pas brisée, non pas nouvelle ou étrangère, mais en tout cas rendue tellement rugueuse après quarante ans de travail qu'elle passe difficilement en bouche. Il y aurait beaucoup à dire sur cette vocalité de l'oeuvre de Pierre Guyotat. Une autre fois (mes notes avancent encore à l'aveugle).
«l' va-r'viant-r'va, poils, couill', mott', mousser noir, au joint secoué, / d' quaqu' triqu' d' quaqu' gros d' grue d'dans l' Ali / l' putain en gros-rir' d' oraill' couchiée à orall' droit' envomissurée, / à-contr' l'linleum — la pair' taper ! — m', dijà, surgrosrir' l' suivant, / quaqu' gros d'grill' debout yioux d'dans yioux / lui gauler jiesque d'dans ses gris-gris l' gland fentu roz' au crepu suant d' entr' les clavicul', / m' djià l' gros d' grue son souffl' tomber sa couill' friper au linoleum / l'gros d'grill djià encorner l' Ali1»...
Comment lire ces versets ? Je ne sais pas. Impossible, au fil des pages, de ne pas les lire à haute voix, même s'il s'agit de murmurer. Un texte qui appelle, comme peu d'autres, incarnation. En bouche la langue tremble, hésite, s'accroche dans les «r», n'arrive pas à faire sonner les consonnes comme des voyelles (il le faudrait, pourtant). C'est une épreuve. Un texte qu'on est contraint d'essayer de prendre en bouche pour en sentir vibrer la voix. Là réside sans doute une part de sa violence — et Guyotat qui ouvrait en 1975 un texte par ces mots terribles : «J'écris maintenant dans la langue de mon viol.»
C'est quelqu'un qui s'est beaucoup expliqué sur son oeuvre. Il a dû, très tôt, défendre son oeuvre — son acharnement lui a, au fil des décennies, donné raison : c'est sans cri qu'est paru Progénitures en 2000. C'est d'ailleurs l'un des aspects les plus frappants à la lecture de l'essai biographique que lui a consacré Catherine Brun : Guyotat a, depuis le début, fait oeuvre de défense, c'est-à-dire fait oeuvre aussi d'explication (il est significatif qu'après un silence d'une quinzaine d'années, quand il resurgit avec ses Progénitures, il publie en parallèle un livre d'entretiens avec Marianne Alphant précisément intitulé Explications : très beau livre). Côté étrangement bipolaire de l'oeuvre : acharnement dans l'opacité des textes poétiques (dits «en langue»), qui ne font aucune concession à la mécanique traditionnelle de la représentation (je ne dis pas cela pour dire qu'il sort de nulle part — sottise, évidemment — mais pour dire qu'il y a eu chez lui, dès le triple Eden, une volonté de ne rien céder à l'illusion, une volonté de rendre avec cette brèche dans le réel tout jugement impossible); et clarté logique, de l'autre côté, dans l'explication.
Il a dû, donc, se justifier d'écrire ce qu'il écrivait. De Littérature interdite (1972) à Explications (2000) en passant par Vivre (1984), Guyotat a beaucoup parlé de son travail. Plus que la majorité des écrivains, en tout cas. Et je crois que cette nécessité de l'explication l'a confirmé dans ce que j'appelle son acharnement, parce qu'elle l'a forcé d'emblée à mettre au point un principe de cohérence dans ce qu'il ne cherchait peut-être alors qu'obscurément. Sa logique devait être sans failles s'il «voulait» gagner le droit d'écrire ainsi. Au-delà de la question de Dieu (ou de son absence), c'est, il me semble, ce à quoi renvoie l'insistance de Guyotat sur cette question de la logique2, de la nécessité logique de son entreprise, du fonctionnement logique de son oeuvre. Par la logique qu'il a dû gagner le droit d'écrire. Tout comme c'est par la logique qu'il a essayé de démontrer qu'il lui aurait été impossible de faire autrement : artiste-martyr, devant prendre sur lui ce que l'humanité a de plus bas, de tellement bas et informe qu'elle ne sait pas le dire... La langue des putains est logique à en mourir (logique à en tomber dans le coma !) : logique comme l'est tout affront à l'Histoire.
La trilogie autobiographique qu'est Coma, Formation, et Arrière-fond s'inscrit sans doute dans cette ligne : construction d'un récit de vie, d'un destin d'artiste dont la cohérence permet l'avancée dans ce qui semble injustifiable. Ainsi, ce qui suit n'est rien de neuf : entretiens vidéos que Guyotat a accordé lors de la parution d'Arrière-fond, l'an dernier. Parce que si, quarante plus tard, il continue à dire qui il est, d'où il vient et d'où il parle, c'est que l'explication fait, quoiqu'il en dise, aussi partie de l'oeuvre.
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Mars 2010, dans les jardins de la rue qui s'appelait alors Sébastien-Bottin, un entretien avec Sylvain Bourmeau...
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Là-dessus, je retourne attendre avec impatience la parution de ses Leçons sur la langue française...
- 1. Pierre Guyotat, Progénitures, Paris : Gallimard, 2000, p. 80.
- 2. «C'est peut-être en cela que la monstruosité existe dans ce que je fais. Il faut tenir ça, le tenir, ce monde, par tous ses bouts si on veut soi-même tenir dans ce monde-là, il faut qu'il soit parfaitement réglé. Il faut que tout se tienne puisque le son de l'art tient au son de la chose. Chaque mot, tel qu'il est aujourd'hui dans notre langue, doit restituer la réalité sonore, matérielle, de la chose. C'est un travail, une épreuve dont on peut ne pas revenir. Tout cela est tenu rythmiquement.» (Explications, p. 16.)

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