l'échec de Kafka
Je l'ai déjà dit : je m'amuse à parcourir, avec un siècle exact de décalage, le journal de Kafka. Creusement labyrinthique des scènes chez lui — suis toujours saisi par ce sens de la complication qui ajoute à chaque geste des obstacles. Ainsi débuta pour lui l'année 1912 — je reproduis l'entrée en entier, en vous conseillant toutefois bien fortement de ne pas négliger le dernier bloc, particulièrement étonnant :
«En conséquence, je me rendais également à la laideur de mes vêtements dans ma manière de me tenir, j'allais le dos courbé, les épaules de travers, les bras et les mains embarrassés : je redoutais les miroirs qui me renvoyaient l'image d'une laideur à mon sens inévitable et qui, par surcroît, ne pouvait pas être reflétée tout à fait fidèlement, car si j'avais réellement eu cette apparence, j'aurais dû faire bien autrement sensation; quand je me promenais le dimanche avec ma mère, je supportais qu'elle me donnât de légères tapes dans le dos, accompagnées d'exhortations et de prophéties beaucoup trop abstraites dont je ne parvenais pas à voir le rapport avec mes soucis du moment. Ma réflexion restait attachée aux choses présentes et à leur état présent, non par profondeur d'esprit ou, par suite d'un intérêt trop fortement accroché, mais, pour autant que cela ne fût pas dû à la faiblesse de ma réflexion, par tristesse et par peur; par tristesse, car le présent était si triste à mes yeux que je ne croyais pas avoir le droit de l'abandonner avant qu'il eût pu se résoudre en bonheur; par peur, car de même que je craignais la moindre démarche dans le présent, de même me tenais-je pour indigne, eu égard à mes manières méprisables et puériles, de juger avec un sentiment grave de ma responsabilité le grand avenir viril qui m'apparaissait du reste impossible la plupart du temps, à tel point que la moindre progression me semblait être un faux, et que le point le plus proche de moi me paraissait inaccessible.
J'admettais plus aisément le miracle que le progrès réel, mais j'étais trop froid pour ne pas laisser le miracle dans sa sphère, et le progrès réel dans la sienne. Je pouvais donc, longtemps avant de m'endormir, m'abandonner à l'idée que je serais un jour un homme riche, que je ferais mon entrée dans la ville juive avec un attelage de quatre chevaux, que je libérerais par un acte d'autorité une belle jeune fille injustement maltraitée et que je l'enlèverais dans ma voiture, sans que cette croyance, qui tenait du jeu et n'était vraisemblablement nourrie que d'une sexualité déjà maladive, modifiât en rien ma conviction que je ne passerais pas l'examen de fin d'année, que, à supposer que je pusse y parvenir, je ne pourrais pas suivre les cours de la classe suivante et que, même si cela aussi pouvait être évité par tricherie, j'échouerais définitivement à l'examen de maturité; d'ailleurs, il était tout à fait sûr que je surprendrais d'un seul coup, peu importe à quel moment, tant mes parents endormis par mes progrès réguliers en apparence que le reste du monde, en leur donnant la révélation d'une capacité inouïe. Mais comme en ma qualité de poteau indicateur de l'avenir je n'apercevais jamais que mon incapacité — et mes faibles travaux littéraires, — mes méditations sur l'avenir ne m'apportaient jamais de profit; elles n'étaient qu'une amplification de ma tristesse actuelle. L'aurais-je voulu que j'aurais pu me tenir droit, mais cela me fatiguait, et je ne voyais pas non plus en quoi le fait de courber le dos pouvait nuire à mon avenir. Si j'ai un avenir, me disais-je, alors tout rentrera de soi-même dans l'ordre. Je n'avais pas choisi ce principe parce qu'il contenait de la confiance dans l'avenir — un avenir à l'existence duquel je ne croyais assurément pas — mais plutôt parce qu'il était propre à me faciliter la vie. Aller comme j'étais, m'habiller, me laver, lire, avant tout m'enfermer à la maison, de la façon qui me demandait le moins d'efforts et exigeait le moins de courage. Si je sortais de là, je ne tombais que sur des échappatoires ridicules.
Un jour, on jugea impossible que je pusse dorénavant me tirer d'affaire sans posséder un habit de cérémonie noir, d'autant qu'on m'avait mis en demeure de dire si je voulais ou non prendre des leçons de danse. On appela donc le tailleur de Nusle et l'on tint conseil au sujet de la coupe du vêtement. J'étais indécis, comme toujours dans les cas de ce genre où je pouvais craindre qu'une information claire ne m'entraînât non seulement dans un immédiat désagréable, mais au-delè, dans quelque chose de bien pire encore. Tout d'abord, donc, je ne voulus pas d'habit noir, mais quand on m'eut fait honte devant cet homme étranger en donnant à entendre que je n'en possédais pas, je consentis à ce que l'on posât la question du frac; toutefois, comme je voyais dans le frac une effroyable révolution dont on pouvait à la rigueur parler, mais que l'on ne pourrait jamais décider, nous nous accordâmes sur le smoking qui, à cause de sa ressemblance avec le sakko banal, me paraissait du moins supportable. Mais quand j'appris que le gilet du smoking est nécessairement très échancré et que je devrais porter en plus une chemise empesée, le coup à parer fut tel que je me trouvai résolu presque au-delà de mes forces. Je ne voulais nullement d'un smoking de ce genre, j'en voulais un, doublé de soie et avec des parements s'il le fallait, mais fermé haut. Un tel smoking était inconnu du tailleur, toutefois, il fit remarquer que, quelque idée que je me fisse de cet habit, ce ne pouvait être là un habit de bal. Bon, ce n'était pas un habit de bal, je n'avais d'ailleurs pas envie de danser, c'était encore loin d'être fait, en revanche, je voulais cet habit tel que je l'avais décrit. Le tailleurs était d'autant plus obtus que jusque-là, je l'avais toujours laissé prendre mes mesures et procéder aux essayages avec une précipitation honteuse, sans faire de remarques ni exprimer de désirs. Par suite, et puisque ma mère insistait tellement, il ne me restait plus d'autre solution, si pénible fût-elle, que de traverser le Altstädter Ring avec lui pour aller chez un fripier où j'avais remarqué depuis longtemps un anodin smoking qui aurait pu faire mon affaire. Malheureusement, il était déjà retiré de l'étalage et je ne le trouvai pas, même en fouillant du regard l'intérieur du magasin; je n'osai pas entrer uniquement pour le voir, de sorte que nous revînmes, tout aussi divisés qu'avant. Mais moi, j'avais l'impression que le futur smoking était déjà maudit par l'inutilité de cette démarche, aussi pris-je prétexte de la contrariété née de l'échange des objections pour renvoyer le tailleur avec une petite commande et des espérances en l'air au sujet du smoking, et je restai en butte aux reproches de ma mère, seul, fatigué, tenu pour toujours — tout m'arrivait pour toujours — à l'écart des jeunes filles, des manières élégantes et des plaisirs de la danse. J'étais malade de la joie que cela me donnait en même temps et surtout, j'avais peur de m'être rendu ridicule aux yeux du tailleur comme aucun de ses clients ne l'avait fait jusque-là.»
Ceci fut noté le 2 janvier 1912.

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commentaires
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