citations
l'échec de Kafka
soumis par m le 6 janv. 2012 à 13h33Je l'ai déjà dit : je m'amuse à parcourir, avec un siècle exact de décalage, le journal de Kafka. Creusement labyrinthique des scènes chez lui — suis toujours saisi par ce sens de la complication qui ajoute à chaque geste des obstacles. Ainsi débuta pour lui l'année 1912 — je reproduis l'entrée en entier, en vous conseillant toutefois bien fortement de ne pas négliger le dernier bloc, particulièrement étonnant :
«En conséquence, je me rendais également à la laideur de mes vêtements dans ma manière de me tenir, j'allais le dos courbé, les épaules de travers, les bras et les mains embarrassés : je redoutais les miroirs qui me renvoyaient l'image d'une laideur à mon sens inévitable et qui, par surcroît, ne pouvait pas être reflétée tout à fait fidèlement, car si j'avais réellement eu cette apparence, j'aurais dû faire bien autrement sensation; quand je me promenais le dimanche avec ma mère, je supportais qu'elle me donnât de légères tapes dans le dos, accompagnées d'exhortations et de prophéties beaucoup trop abstraites dont je ne parvenais pas à voir le rapport avec mes soucis du moment. Ma réflexion restait attachée aux choses présentes et à leur état présent, non par profondeur d'esprit ou, par suite d'un intérêt trop fortement accroché, mais, pour autant que cela ne fût pas dû à la faiblesse de ma réflexion, par tristesse et par peur; par tristesse, car le présent était si triste à mes yeux que je ne croyais pas avoir le droit de l'abandonner avant qu'il eût pu se résoudre en bonheur; par peur, car de même que je craignais la moindre démarche dans le présent, de même me tenais-je pour indigne, eu égard à mes manières méprisables et puériles, de juger avec un sentiment grave de ma responsabilité le grand avenir viril qui m'apparaissait du reste impossible la plupart du temps, à tel point que la moindre progression me semblait être un faux, et que le point le plus proche de moi me paraissait inaccessible.
J'admettais plus aisément le miracle que le progrès réel, mais j'étais trop froid pour ne pas laisser le miracle dans sa sphère, et le progrès réel dans la sienne. Je pouvais donc, longtemps avant de m'endormir, m'abandonner à l'idée que je serais un jour un homme riche, que je ferais mon entrée dans la ville juive avec un attelage de quatre chevaux, que je libérerais par un acte d'autorité une belle jeune fille injustement maltraitée et que je l'enlèverais dans ma voiture, sans que cette croyance, qui tenait du jeu et n'était vraisemblablement nourrie que d'une sexualité déjà maladive, modifiât en rien ma conviction que je ne passerais pas l'examen de fin d'année, que, à supposer que je pusse y parvenir, je ne pourrais pas suivre les cours de la classe suivante et que, même si cela aussi pouvait être évité par tricherie, j'échouerais définitivement à l'examen de maturité; d'ailleurs, il était tout à fait sûr que je surprendrais d'un seul coup, peu importe à quel moment, tant mes parents endormis par mes progrès réguliers en apparence que le reste du monde, en leur donnant la révélation d'une capacité inouïe. Mais comme en ma qualité de poteau indicateur de l'avenir je n'apercevais jamais que mon incapacité — et mes faibles travaux littéraires, — mes méditations sur l'avenir ne m'apportaient jamais de profit; elles n'étaient qu'une amplification de ma tristesse actuelle. L'aurais-je voulu que j'aurais pu me tenir droit, mais cela me fatiguait, et je ne voyais pas non plus en quoi le fait de courber le dos pouvait nuire à mon avenir. Si j'ai un avenir, me disais-je, alors tout rentrera de soi-même dans l'ordre. Je n'avais pas choisi ce principe parce qu'il contenait de la confiance dans l'avenir — un avenir à l'existence duquel je ne croyais assurément pas — mais plutôt parce qu'il était propre à me faciliter la vie. Aller comme j'étais, m'habiller, me laver, lire, avant tout m'enfermer à la maison, de la façon qui me demandait le moins d'efforts et exigeait le moins de courage. Si je sortais de là, je ne tombais que sur des échappatoires ridicules.
Un jour, on jugea impossible que je pusse dorénavant me tirer d'affaire sans posséder un habit de cérémonie noir, d'autant qu'on m'avait mis en demeure de dire si je voulais ou non prendre des leçons de danse. On appela donc le tailleur de Nusle et l'on tint conseil au sujet de la coupe du vêtement. J'étais indécis, comme toujours dans les cas de ce genre où je pouvais craindre qu'une information claire ne m'entraînât non seulement dans un immédiat désagréable, mais au-delè, dans quelque chose de bien pire encore. Tout d'abord, donc, je ne voulus pas d'habit noir, mais quand on m'eut fait honte devant cet homme étranger en donnant à entendre que je n'en possédais pas, je consentis à ce que l'on posât la question du frac; toutefois, comme je voyais dans le frac une effroyable révolution dont on pouvait à la rigueur parler, mais que l'on ne pourrait jamais décider, nous nous accordâmes sur le smoking qui, à cause de sa ressemblance avec le sakko banal, me paraissait du moins supportable. Mais quand j'appris que le gilet du smoking est nécessairement très échancré et que je devrais porter en plus une chemise empesée, le coup à parer fut tel que je me trouvai résolu presque au-delà de mes forces. Je ne voulais nullement d'un smoking de ce genre, j'en voulais un, doublé de soie et avec des parements s'il le fallait, mais fermé haut. Un tel smoking était inconnu du tailleur, toutefois, il fit remarquer que, quelque idée que je me fisse de cet habit, ce ne pouvait être là un habit de bal. Bon, ce n'était pas un habit de bal, je n'avais d'ailleurs pas envie de danser, c'était encore loin d'être fait, en revanche, je voulais cet habit tel que je l'avais décrit. Le tailleurs était d'autant plus obtus que jusque-là, je l'avais toujours laissé prendre mes mesures et procéder aux essayages avec une précipitation honteuse, sans faire de remarques ni exprimer de désirs. Par suite, et puisque ma mère insistait tellement, il ne me restait plus d'autre solution, si pénible fût-elle, que de traverser le Altstädter Ring avec lui pour aller chez un fripier où j'avais remarqué depuis longtemps un anodin smoking qui aurait pu faire mon affaire. Malheureusement, il était déjà retiré de l'étalage et je ne le trouvai pas, même en fouillant du regard l'intérieur du magasin; je n'osai pas entrer uniquement pour le voir, de sorte que nous revînmes, tout aussi divisés qu'avant. Mais moi, j'avais l'impression que le futur smoking était déjà maudit par l'inutilité de cette démarche, aussi pris-je prétexte de la contrariété née de l'échange des objections pour renvoyer le tailleur avec une petite commande et des espérances en l'air au sujet du smoking, et je restai en butte aux reproches de ma mère, seul, fatigué, tenu pour toujours — tout m'arrivait pour toujours — à l'écart des jeunes filles, des manières élégantes et des plaisirs de la danse. J'étais malade de la joie que cela me donnait en même temps et surtout, j'avais peur de m'être rendu ridicule aux yeux du tailleur comme aucun de ses clients ne l'avait fait jusque-là.»
Ceci fut noté le 2 janvier 1912.
tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles
soumis par m le 21 août 2011 à 8h40Candide, tout stupéfait, ne démêlait pas encore trop bien comment il était un héros. Il s'avisa un beau jour de printemps de s’aller promener, marchant tout droit devant lui, croyant que c’était un privilège de l’espèce humaine, comme de l’espèce animale, de se servir de ses jambes à son plaisir. Il n’eut pas fait deux lieues que voilà quatre autres héros de six pieds qui l’atteignent, qui le lient, qui le mènent dans un cachot. On lui demanda juridiquement ce qu'il aimait le mieux d'être fustigé trente-six fois par tout le régiment, ou de recevoir à la fois douze balles de plomb dans la cervelle. Il eut beau dire que les volontés sont libres, et qu’il ne voulait ni l’un ni l’autre, il fallut faire un choix : il se détermina, en vertu du don de Dieu qu’on nomme liberté, à passer trente-six fois par les baguettes; il essuya deux promenades. Le régiment était composé de deux mille hommes; cela lui composa quatre mille coups de baguette, qui, depuis la nuque du cou jusqu'au cul, lui découvrirent les muscles et les nerfs. Comme on allait procéder à la troisième course, Candide, n’en pouvant plus, demanda en grâce qu’on voulût bien avoir la bonté de lui casser la tête; il obtint cette faveur; on lui bande les yeux; on le fait mettre à genoux. Le roi des Bulgares passe dans ce moment, s’informe du crime du patient; et comme ce roi avait un grand génie, il comprit, par tout ce qu’il apprit de Candide, que c’était un jeune métaphysicien fort ignorant des choses de ce monde, et il lui accorda sa grâce avec une clémence qui sera louée dans tous les journaux et dans tous les siècles. Un brave chirurgien guérit Candide en trois semaines avec les émollients enseignés par Dioscoride.
Je m'en vais à New York pour une semaine, le temps de cultiver mon jardin. On se revoit début septembre.
Hemingway remix
soumis par m le 12 juill. 2011 à 9h17J'ai parlé brièvement la dernière fois d'un entretien avec Hemingway réalisé par le Paris Review en 1958. Pour passer à travers cette chaleur plus ou moins tolérable, voici une poignée de citations épinglées au fil de l'entretien :
When I am working on a book or a story I write every morning as soon after first light as possible. There is no one to disturb you and it is cool or cold and you come to your work and warm as you write. You read what you have written and, as you always stop when you know what is going to happen next, you go on from there. You write until you come to a place where you still have your juice and know what will happen next and you stop and try to live through until the next day when you hit it again. You have started at six in the morning, say, and may go on until noon or be through before that. When you stop you are as empty, and at the same time never empty but filling, as when you have made love to someone you love. Nothing can hurt you, nothing can happen, nothing means anything until the next day when you do it again. It is the wait until the next day that is hard to get through.
l'épée de la statue de la Liberté : l'ouverture de L'Amérique de Kafka
soumis par m le 14 févr. 2011 à 13h41Lorsque, à seize ans, le jeune Karl Rossman, que ses pauvres parents envoyaient en exil parce qu'une bonne l'avait séduit et rendu père, entra dans le port de New York sur le bateau déjà plus lent, la statue de la Liberté, qu'il observait depuis longtemps, lui apparut dans un sursaut de lumière. On eût dit que le bras qui brandissait l'épée s'était levé à l'instant même, et l'aitre libre soufflait autour de ce grand corps.
— Qu'elle est haute ! se disait-il. Il en oubliait de partir et fut repoussé petit à petit jusqu'au bordage par la foule sans cesse grossissante des porteurs.
Un jeune homme avec lequel il avait fait vaguement connaissance pendant la traversée lui dit au passage :
— Vous n'avez donc pas envie de descendre ?
Yves Klein, le manifeste de l'Hôtel Chelsea : «le vide a toujours été ma préoccupation essentielle»
soumis par m le 13 févr. 2011 à 15h11

Manifeste de l’Hôtel Chelsea
Attendu que j’ai peint des monochromes pendant quinze ans,
Attendu que j’ai créé des états de peinture immatérielle,
Attendu que j’ai manipulé les forces du vide,
Attendu que j’ai sculpté le feu et l’eau et que, du feu et de l’eau, j’ai tiré des peintures,
Attendu que je me suis servi de pinceaux vivants pour peindre, en d’autres termes du corps nu de modèles vivants enduits de peinture, ces pinceaux vivants étant constamment placés sous mes ordres, du genre : «un petit peu à droite; et maintenant vers la gauche ; de nouveau un peu à droite», etc. Pour ma part, j’avais résolu le problème du détachement en me maintenant à une distance définie et obligatoire de la surface à peindre.
Aimée soit la honte, premiers poèmes
soumis par m le 17 janv. 2011 à 19h53J'ai ouvert il y a quelques jours le dernier livre de René Lapierre, Aimée soit la honte. J'ai plusieurs choses à vous dire de ce livre, sur lequel je reviendrai dans les prochains jours ; ça se passe là — je prépare ici le terrain. Ce sont les trois premières pages :
«La première photo montre un ciel presque blanc.
On peut aussi bien se représenter la pulpe d'un pamplemousse, l'image agrandie d'un carré de sucre. En tout état de cause un objet plus ou moins défini, pas spécialement remarquable.
C'est ça, oui, un ciel presque blanc1.»
*
«Si nous disons ce mot, si nous le prononçons, que va-t-il se passer ?
On imagine à peine. Un gâchis, l'embarras sans bon sens, l'exception pas croyable.
Évidemment nous le disons quand même. Nous allumons un grand feu. Certains appellent ça la détresse, ou la rage. D'autres — ils sont nombreux — n'en savent rien. Ils murmurent en regardant les flammes les noms de ce qu'ils ont le plus aimé. Des noms de femmes, d'enfants et de pays.
- 1. René Lapierre, Aimée soit la honte, Montréal : Les Herbes rouges, 2010, p. 13.
« pas à pas aboli » (fragments de Reynard)
soumis par m le 14 déc. 2010 à 19h38« pas à pas aboli. jusqu'au rétablissement du rien. ou brutalement, vite. pas à pas débouché, ébouché. de langue, jusqu'au rétablissement du pas (du rien). l'interruption (mais l'interrupteur) du rien par la langue, c'est-à-dire la vie, peut être dite celle du tout, aussi bien, puisqu'il s'agit de la même chose, elle même rapport. ou du réel encore. pas le réel ou par rien (par tout...), j'entends l'étrangeté inquiète dans et par la langue humaine : pour elle — pour l'humain, selon la langue de ce à quoi il a tel échappé, de ce qu'il interrompt, et qui cependant le fonde par hasard. le réel, en tant que rien-tout, ne consiste ni l'humain, ni le non-humain, ni l'extra-humain, ni l'anti-humain, mais cela-quoi que ces catégories grammaticales-là interrompent, qui les ignore — l'humain, la langue était là ( : qui mue un (ne-pas-être / être) en un (être / ne-plus-être))1 »
*
- 1. Jean-Michel Reynard, sans sujet, p. 44.
noir au début
soumis par m le 9 déc. 2010 à 21h58« Tandis que la phrase au début est une boule. C'est une boule qui est une phrase. Avant, l'espace n'est rien d'autre que cette boule noire qui est une phrase. L'espace est comme une phrase sans aucun mot, le noir d'une phrase repliée sur elle-même, réduite à elle-même. Le noir lui-même au début. L'espace noir d'une phrase sans aucun mot. La phrase noire comme une boule, immobile. Avant la phrase il y a cette boule de noir qui est le nom de l'espace. L'image en boule au début, dans le noir lui-même, au début. Le récit a commencé avant l'image. Le récit au début est cette phrase, l'image de cette boule à l'intérieur des yeux1. »
- 1. Jean-Marie Gleize, Le principe de nudité intégrale, p. 17.
« nulle part obstinément » : sobres poèmes de Beckett
soumis par m le 1 déc. 2010 à 11h13« hors crâne seul dedans
quelque part quelquefois
comme quelque chosecrâne abri dernier
pris dans le dehors
tel Bocca dans la glacel'oeil à l'alarme infime
s'ouvre bée se rescelle
n'y ayant plus rienainsi quelquefois
comme quelque chose
de la vie pas forcément1 »
*
« musique de l'indifférence
coeur temps air feu sable
du silence éboulement d'amours
couvre leurs voix et que
je ne m'entende plus
me taire2 »
*
la mouche :
« entre la scène et moi
la vitre
vide sauf elleventre à terre
sanglée dans ses boyaux noirs
antennes affolées ailes liées
pattes crochues bouche suçant à vide
sabrant l'azur s'écrasant contre l'invisible
sous mon pouce impuissant elle fait chavirer
la mer et le ciel serein3 »
*
« pas à pas
nulle part
nul seul
ne sait comment
petits pas
nulle part
obstinément4 »
reprendre vie : Cercle, premières lignes
soumis par m le 9 nov. 2010 à 21h01j'avais oublié à quel point les premières lignes de Cercle (Yannick Haenel) sont saisissantes. à un moment, en quelque lieu, des phrases vous ravissent, passent par votre corps avant d'aller se poser en travers du ciel. étonnante simplicité : un émerveillement continu qui conserve une fine connaissance du désastre. une expérience à partir de laquelle une confiance nouvelle est possible :

flux principal