corbeaux
J'aurais voulu fermer les yeux, marcher les yeux fermés. Ne rien voir. Sentir seulement le vent et la neige sur mon visage comme un tas de piqures froides. J'écoutais Philip Glass, seul au piano, l'album que j'écoute souvent quand je sors errer parce que le jour résiste. Et les notes infinies des Métamorphoses tombaient en vrille depuis le ciel lourd. Les rues, les trottoirs, le sol encombré de masses blanches qui rendaient l'avancée incertaine. J'étais gorgé de phrases. Le sentiment que quelque chose d'explosif allait avoir lieu si je ne sortais pas me tourmentait.
J'ai pris à droite dans la petite rue qui mène vers le parc. Il y a là un étrange boisé, une poignée d'arbres retenus au milieu de la ville. Ce n'est pas bien grand : en plein coeur on entend encore les voitures, on les voit, même, des traces de couleurs qui passent vite, plus loin, entre les troncs d'arbres. Il y a au centre une grosse pierre sur laquelle on peut s'assoir ou non. La végétation qui couvre d'ordinaire le lit des forêts n'existe pas ici. Trop de passeurs viennent qui tuent ce qui tient sous le talon. Dans la tempête, ce matin, j'y suis allé; j'ai cru que personne ne braverait le sentier enneigé.
Le vent faisait tournoyer dans les airs des filaments de neige, qui traçaient des lignes traversées ici et là par la lumière. J'aurais aimé prendre une photo mais par pudeur ou par crainte des images je ne traîne plus mon appareil depuis longtemps. Le calme qui était là et qui me gagnait n'était sans violence — la neige tombait mais sitôt au sol le vent la relançait avant qu'elle s'étende et m'apaise. Un loup aurait pu paraître et cela ne m'aurait pas surpris mais aucun loup n'est venu. Plus loin il y avait de petits animaux au sol, un écureuil et quelques pigeons, sans doute partageant un festin. Les oiseaux semblaient gros, bien trop gros pour des pigeons : c'étaient des corbeaux, je le vis bien une fois tout près. Trois ou quatre grand corbeaux dont les plumes noires contrastaient avec le sol enneigé. Un noir riche, plein, presque lumineux et comme traversé de reflets bleutés.
J'ai pensé à Poe (je pense si facilement à Poe). Deep into that darkness peering, long I stood there wondering, fearing, / Doubting, dreaming dreams no mortal ever dared to dream before... J'ai enlevé mes écouteurs et d'un coup j'ai entendu tous ces corbeaux qui lançaient de grands cris blancs faits pour déchirer l'air. J'ai levé les yeux et j'ai vu : les corbeaux, sur les branches sèches et nues, s'envolant ou se posant, plus d'une centaine à croasser, une centaine de corbeaux dans la forêt, le boisé, le coeur de la tempête et le bruit qu'ils faisaient enterra à la fin celui des voitures et je n'entendais rien d'autre et la neige continuait de tomber. Un vide immense me guettait. J'étais gorgé de phrases et le temps était venu de les perdre. Je les laissai là et je rentrai, apaisé enfin.


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commentaires
Je pense que ce sera fascinant si vous pouvez marcher 50 mètres sans ouvrir les yeux. Il serait aussi bien de s'allonger sur ce terrain de sable.
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