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corbeaux
soumis par m le 1 mars 2012 à 16h05J'aurais voulu fermer les yeux, marcher les yeux fermés. Ne rien voir. Sentir seulement le vent et la neige sur mon visage comme un tas de piqures froides. J'écoutais Philip Glass, seul au piano, l'album que j'écoute souvent quand je sors errer parce que le jour résiste. Et les notes infinies des Métamorphoses tombaient en vrille depuis le ciel lourd. Les rues, les trottoirs, le sol encombré de masses blanches qui rendaient l'avancée incertaine. J'étais gorgé de phrases. Le sentiment que quelque chose d'explosif allait avoir lieu si je ne sortais pas me tourmentait.
J'ai pris à droite dans la petite rue qui mène vers le parc. Il y a là un étrange boisé, une poignée d'arbres retenus au milieu de la ville. Ce n'est pas bien grand : en plein coeur on entend encore les voitures, on les voit, même, des traces de couleurs qui passent vite, plus loin, entre les troncs d'arbres. Il y a au centre une grosse pierre sur laquelle on peut s'assoir ou non. La végétation qui couvre d'ordinaire le lit des forêts n'existe pas ici. Trop de passeurs viennent qui tuent ce qui tient sous le talon. Dans la tempête, ce matin, j'y suis allé; j'ai cru que personne ne braverait le sentier enneigé.
Le vent faisait tournoyer dans les airs des filaments de neige, qui traçaient des lignes traversées ici et là par la lumière. J'aurais aimé prendre une photo mais par pudeur ou par crainte des images je ne traîne plus mon appareil depuis longtemps. Le calme qui était là et qui me gagnait n'était sans violence — la neige tombait mais sitôt au sol le vent la relançait avant qu'elle s'étende et m'apaise. Un loup aurait pu paraître et cela ne m'aurait pas surpris mais aucun loup n'est venu. Plus loin il y avait de petits animaux au sol, un écureuil et quelques pigeons, sans doute partageant un festin. Les oiseaux semblaient gros, bien trop gros pour des pigeons : c'étaient des corbeaux, je le vis bien une fois tout près. Trois ou quatre grand corbeaux dont les plumes noires contrastaient avec le sol enneigé. Un noir riche, plein, presque lumineux et comme traversé de reflets bleutés.
un siècle d'insomnie, et la trace inquiète de Kafka
soumis par m le 5 oct. 2011 à 10h12Il m'a fallu du temps pour revenir. Je ne savais plus comment. Quand on s'éloigne, il faut revenir assez vite si l'on ne veut pas oublier la manière dont on a marqué son chemin. Car quand la route s'efface, plus rien à faire. Donc à vrai dire, je ne suis pas exactement de retour. Je passais dans le coin et j'ai eu envie de m'arrêter un instant. Je suis encore loin. Loin de tout. Un pied à New York, où je n'ai pas le choix de rester. Un pied à Montréal, où je dois bien être avec tout le sérieux dont je suis capable. Et un pied à Paris, à l'avance, en vue de ce que je porterai jusque là l'an prochain, dans quelques mois déjà. Loin des livres, aussi. Depuis la dizaine de jours que j'ai passé à Manhattan pendant l'ouragan Irene, je lis à peine. Tout me tombe des mains. J'allais dans cette ville folle pour trouver quelque chose. On dirait que je l'ai trouvé. Depuis, la vie me donne un jeu nouveau chaque jour. Difficile à suivre. Il m'arrive de drôles d'histoires. Euphorisantes, déchirantes. La fiction m'a rattrapé quelque part en chemin vers chez moi. Le roman auquel je travaille depuis quelques années a pris une densité que je ne suspectais pas. Il s'est mis à bousculer ma vie. Les choses les plus stables ont commencé à se briser entre mes mains. C'est la vie — la vie écrite en tout cas. Quand on décide d'avancer dans un travail de langue qui défigure une partie du monde, il est normal qu'elle en devienne inhabitable. C'est ce que je me répète tout le temps.
le grand ciel bleu en pleine face (Montréal-New York en passant par St-Hilaire et Trois-Pistoles)
soumis par m le 11 août 2011 à 11h45Je me suis fait avaler par l'été. Quand viennent les premiers beaux jours, on commence à planifier toutes sortes de choses à faire sous le soleil. De longues listes, écrites ou non. Refaire la toiture du cabanon. Cirer la voiture ou le bateau ou la bicyclette. Tondre la pelouse. Arroser les plantes. Magasiner une thermopompe. Lire beaucoup. Écrire peu. Projets pour l'été. On s'éloigne tranquillement du site et des autres dossiers ouverts, comme pour casser l'année en deux. Des choses sordides nous semblent soudainement importantes. Essentielles. Et moi qui pensait ne pas aimer le pina colada. Des journées entières sur le bord de la mer ou de la piscine. Ou sur le balcon. À regarder Madame Chose promener son chien de poche sur la pelouse bien lissée du voisin, furieux de la profanation mais incapable de lever le ton devant une personne âgée. On se fixe toutes sortes de règles arbitraires et la vie finit par prendre forme petit à petit. Se donnant cohérence selon le bon vieux principe d'action-réaction. Parce qu'au fond, comme demandait l'autre, que puis-je faire ? On n'en sait rien, et on sait encore moins ce qu'il nous est permis d'espérer. On pisse un jour sur une clôture électrique et on finit le bout noir comme un cigare mal allumé; on ne recommencera plus. On tend la main pour toucher le cul d'une belle femme dans le métro et on rentre chez soi en se frottant la mâchoire. C'est comme ça.
silence & lecture de poèmes (Montréal, 21 mai 2011)
soumis par m le 18 Mai 2011 à 11h16Semaines calmes sur redire.net signifient en général que c'est moins calme dans d'autres parties de l'atelier. C'est le cas en ce moment. Au cours des dernières semaines, j'ai à peu près terminé le livre de poèmes (reste un peu de polissage et de relecture, mais il sera entre les mains de l'éditeur d'ici la mi-juin) et achevé l'écriture du dernier chapitre de ma petite histoire de la réception critique de Sade (1789-1939). J'ai pris le temps de bien vider les surfaces, et je me prépare maintenant pour d'autres projets (notamment, dans la catégorie «bonne nouvelle», j'ai appris il y a deux semaines que le CRSH m'accordait son appui financier pour quelques années — c'est ce qui explique les bouchées doubles sur le projet Sade, que je dois boucler au plus tard début août).
topologie de la fin : l'usage des surfaces
soumis par m le 26 avr. 2011 à 11h44l'adresse : devenir étranger à son propre livre
Il faut en finir au plus vite — avant de devenir étranger à son propre livre. J'y suis presque.
Il faut faire les choses au moment où on est le plus en contact avec elles. Sinon, on rampe. On est englué. On n'a plus la vie légère. Il devient impossible de faire avancer quoi que ce soit. Il faut faire ce que l'on sent. C'est-à-dire qu'il faut, malgré les contraintes, toujours demeurer en contact avec cet étrange mur entre «ce que l'on sent» et «ce que l'on peut». Dans cet espace de jeu qu'on sent le plus vif de l'exigence de la forme. Comme ça que l'on peut être à l'écoute.
refaire surface : l'emportement, la volonté de meurtre et le cirque médiatique
soumis par m le 18 avr. 2011 à 13h16retour sur l'emportement
Et le monde reprend tranquillement son cours : semaines folles se concluent peu à peu et je refais lentement surface. Reste encore du boulot pour avril : il me faut terminer le dernier chapitre de ma petite histoire de la réception de Sade, et arriver à la fin de mon livre pour le 8 mai. Ce matin, terminé une réécriture de l'ensemble (entamée depuis plusieurs semaines, d'où mon silence ici) : on commence à voir plus clair. La forme du livre en tout cas se stabilise, la ligne de lecture se fait plus opaque : ce qui sera dans le livre tient mieux, ce qui doit tomber tombe de plus en plus facilement. Reste à amincir d'une couche encore : ça tourne pour l'instant autour de 250-260 pages. Ce qui me convient. J'en ai marre des plaquettes de poésie à 48 pages bien comptées. Mais il ne s'agit pas de faire long longuement longtemps — loin de moi l'intention d'étirer la sauce jusqu'à ce que ça ne goûte plus rien. Donc il s'agit de doser, de resserrer, d'affuter, de trancher et retrancher...
ateliers sur l'emportement dans le travail de langue (Montréal, 13 avril 2011)
soumis par m le 7 avr. 2011 à 12h31Il me semble parfois chose étrange, pour celui qui écrit, d'ouvrir l'atelier — d'autant plus étrange quand celui qui écrit ne le fait pas, pour ainsi dire, en public. C'est-à-dire que je n'ai publié à ce jour aucun livre — le premier en date paraîtra quelque part au début de 2012, juste à temps pour la fin du monde. C'est un premier livre, donc un livre d'apprentissage. C'est de ces apprentissages dont je parle la plupart du temps ici. Ce que je fais en ligne participe d'une ouverture de l'atelier — il y est, après tout, bien souvent question de ce noeud où se rejoignent lecture et écriture. Pour cela que je considère redire.net comme mon «atelier web».
Dans le même esprit, je participerai la semaine prochaine (mercredi 13 avril) à un événement organisé par Pierre Ouellet (CEP, Les écrits, etc.) sur l'emportement, l'exaltation et l'irritation dans la parole littéraire. J'y présenterai, justement, un atelier intitulé «Gravité de la langue». Puisque le livre que je termine actuellement est un livre de poèmes, il sera plus précisément question de la parole poétique, de la forme poème, de la chose poésie — parce que c'est ce que j'essaie de penser maintenant.
dernières nouvelles du cosmos
soumis par m le 27 mars 2011 à 18h08«Écrire n'est jamais plus qu'un jeu joué avec une réalité insaisissable : ce que personne n'a jamais pu, enfermer l'univers dans des propositions satisfaisantes, je ne voudrais pas l'avoir tenté. J'ai voulu rendre accessible aux vivants — heureux des plaisirs de ce monde et mécréants — les transports qui semblaient le plus loin d'eux (et sur lesquels, jusqu'ici, la laideur ascétique a veillé jalousement). Si personne ne cherchait le plaisir (ou la joie); si seuls le repos (la satisfaction), l'équilibre comptaient, le présente que j'apporte serait vain. Ce présent est l'extase, c'est la foudre qui se joue1...»
*
Le montage du livre avance fiévreusement — comme porté par un excès sans mesure. Je n'avais pas prévu que les choses tournent aussi radicalement dans cette direction, mais pour la fin mes compagnons de route sont Galilée, Johannes Kepler, Werner Heisenberg et quelques autres.
Et cette phrase de Steven Weinberg, prix Nobel de physique : «The more the universe seems comprehensible, the more it seems pointless.» C'est peut-être en fait l'évidence nue de l'illumination. L'immensité de l'univers est l'Insensé. De beaux poèmes de Bataille là-dessus. Peut-être qu'il faut toucher démesurément cet Insensé pour écrire le poème le plus simple — celui qu'a cherché Reynard, et vers lequel mon livre tend à son humble façon.
- 1. Georges Bataille, Le coupable, p. 75.
voyage dans la lune
soumis par m le 20 mars 2011 à 10h33J'ai longtemps attendu la lune. J'ai attendu si longtemps que j'ai à un moment cru qu'elle ne serait plus possible. Longue et ronde fiction au ciel suspendue, comme un point d'orgue retenant on ne sait quelle mélodie au-dessus de nos têtes, la lune est si rarement pleine. Elle rejoue notre absence. Là un instant si bref qu'elle en est imperceptible.
La dernière fois que la lune fut si pleine était en mars 1993.
En me levant hier matin, je ne savais pas qu'un miracle aurait lieu. C'est en écrivant cette phrase que j'ai pris peur : je n'avais jamais écrit le mot miracle. Je ne savais pas que la lune pouvait être aussi pleine. J'attendais que vienne le temps d'ouvrir le monde. Même si j'ai traversé l'hiver comme on traverse le désert — porté par une soif paisible —, il ne m'avait pas été donné de voir la lune depuis longtemps.
la ville nue : écriture, cinéma, divertissement (et le réveil de Kafka)
soumis par m le 14 mars 2011 à 11h24Depuis que j'ai commencé à travailler sur un nouveau montage de mon livre de poèmes, je n'ai plus la force d'écrire ailleurs.
Je n'ai pas toujours les mots qu'il faut. C'est peut-être pourquoi je continue. Peut-être pas. Je ne saurai bien sûr jamais quels mots il faut. Je sais qu'il en faudra toujours. Sans mots il ne me reste à peu près rien. Car comment est venue cette langue qui veut toucher ce qui ne peut pas se dire ? Je me pose cette question de plusieurs manières, ces jours-ci. J'essaie de ne pas y répondre, je la laisse rouler comme une vague interminable.
J'ai envie d'être en forêt.
C'est impossible pour l'instant, mais ça me ferait du bien, ça ferait du bien à mon livre puisqu'il y est lié.







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