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corbeaux

J'aurais voulu fermer les yeux, marcher les yeux fermés. Ne rien voir. Sentir seulement le vent et la neige sur mon visage comme un tas de piqures froides. J'écoutais Philip Glass, seul au piano, l'album que j'écoute souvent quand je sors errer parce que le jour résiste. Et les notes infinies des Métamorphoses tombaient en vrille depuis le ciel lourd. Les rues, les trottoirs, le sol encombré de masses blanches qui rendaient l'avancée incertaine. J'étais gorgé de phrases. Le sentiment que quelque chose d'explosif allait avoir lieu si je ne sortais pas me tourmentait.

J'ai pris à droite dans la petite rue qui mène vers le parc. Il y a là un étrange boisé, une poignée d'arbres retenus au milieu de la ville. Ce n'est pas bien grand : en plein coeur on entend encore les voitures, on les voit, même, des traces de couleurs qui passent vite, plus loin, entre les troncs d'arbres. Il y a au centre une grosse pierre sur laquelle on peut s'assoir ou non. La végétation qui couvre d'ordinaire le lit des forêts n'existe pas ici. Trop de passeurs viennent qui tuent ce qui tient sous le talon. Dans la tempête, ce matin, j'y suis allé; j'ai cru que personne ne braverait le sentier enneigé.

Le vent faisait tournoyer dans les airs des filaments de neige, qui traçaient des lignes traversées ici et là par la lumière. J'aurais aimé prendre une photo mais par pudeur ou par crainte des images je ne traîne plus mon appareil depuis longtemps. Le calme qui était là et qui me gagnait n'était sans violence — la neige tombait mais sitôt au sol le vent la relançait avant qu'elle s'étende et m'apaise. Un loup aurait pu paraître et cela ne m'aurait pas surpris mais aucun loup n'est venu. Plus loin il y avait de petits animaux au sol, un écureuil et quelques pigeons, sans doute partageant un festin. Les oiseaux semblaient gros, bien trop gros pour des pigeons : c'étaient des corbeaux, je le vis bien une fois tout près. Trois ou quatre grand corbeaux dont les plumes noires contrastaient avec le sol enneigé. Un noir riche, plein, presque lumineux et comme traversé de reflets bleutés.

un certain ordre du monde : densités de la ligne de fiction (Gass, DeLillo, McCarthy)

l'avancée dans la forme

Quand rien n'avance, quand tout s'effondre et s'embrouille, quand ce qui semblait solide commence à se dissoudre, quand on frappe un mur, bref, ça remet les choses en perspective de savoir que les plus grands frappent aussi des murs. William H. Gass, dans un entretien de 1977 : "I write slowly because I write badly. I have to rewrite everything many, many times just to achieve mediocrity."

Depuis les années cinquante du siècle dernier, le Paris Review a réalisé un certain nombre d'entretiens avec des écrivains — américains pour la plupart, mais pas seulement. Ces archives, très riches, sont maintenant en ligne. La plupart de ceux que j'ai lus étaient passionnants, au sens où on a l'impression qu'ils arrivent à nous faire entrer dans l'atelier des écrivains, qui parlent souvent de questions très pragmatiques quant à la construction de leurs livres — romans dans la majorité des cas.

Je me pose beaucoup de questions ces temps-ci sur l'incarnation, le symbolisme, sur le sens de la scène comme ligne de fiction qui se révèle à force d'écoute, d'attention, d'écriture. Car ouvrir un livre, une fiction, c'est entrer en contact avec un certain ordre du monde. Cette question prend des allures de délire paranoïaque dans le Cosmos de Gombrowicz. Qu'est-ce qui fait signe ? Un moineau pendu, une trace au plafond qui fait figure de flêche, un petit bout de bois ensuite attaché à une corde ?... Comment ces éléments se rejoignent ? En fait, se rejoignent-ils ? Ils doivent bien puisqu'ils sont sortis du chaos pour faire signe, mais où le signe s'arrête-t-il, et dans quel mesure est-il lié à un autre signe pour faire énigme, intrigue ? Et puis, au fond, cette chose m'a-t-elle vraiment fait signe ou n'est-ce pas moi qui lui ai fait signe ? Ce délire est à la fois jubilatoire et tragique dans Cosmos, ce récit qui exemplifie justement à quel point l'énigme, l'intrigue, la fiction est  mise en ordre d'un certain chaos. La forme est active au sens le plus fort.

l'échec de Kafka

Je l'ai déjà dit : je m'amuse à parcourir, avec un siècle exact de décalage, le journal de Kafka. Creusement labyrinthique des scènes chez lui — suis toujours saisi par ce sens de la complication qui ajoute à chaque geste des obstacles. Ainsi débuta pour lui l'année 1912 — je reproduis l'entrée en entier, en vous conseillant toutefois bien fortement de ne pas négliger le dernier bloc, particulièrement étonnant :

«En conséquence, je me rendais également à la laideur de mes vêtements dans ma manière de me tenir, j'allais le dos courbé, les épaules de travers, les bras et les mains embarrassés : je redoutais les miroirs qui me renvoyaient l'image d'une laideur à mon sens inévitable et qui, par surcroît, ne pouvait pas être reflétée tout à fait fidèlement, car si j'avais réellement eu cette apparence, j'aurais dû faire bien autrement sensation; quand je me promenais le dimanche avec ma mère, je supportais qu'elle me donnât de légères tapes dans le dos, accompagnées d'exhortations et de prophéties beaucoup trop abstraites dont je ne parvenais pas à voir le rapport avec mes soucis du moment. Ma réflexion restait attachée aux choses présentes et à leur état présent, non par profondeur d'esprit ou, par suite d'un intérêt trop fortement accroché, mais, pour autant que cela ne fût pas dû à la faiblesse de ma réflexion, par tristesse et par peur; par tristesse, car le présent était si triste à mes yeux que je ne croyais pas avoir le droit de l'abandonner avant qu'il eût pu se résoudre en bonheur; par peur, car de même que je craignais la moindre démarche dans le présent, de même me tenais-je pour indigne, eu égard à mes manières méprisables et puériles, de juger avec un sentiment grave de ma responsabilité le grand avenir viril qui m'apparaissait du reste impossible la plupart du temps, à tel point que la moindre progression me semblait être un faux, et que le point le plus proche de moi me paraissait inaccessible.

J'admettais plus aisément le miracle que le progrès réel, mais j'étais trop froid pour ne pas laisser le miracle dans sa sphère, et le progrès réel dans la sienne. Je pouvais donc, longtemps avant de m'endormir, m'abandonner à l'idée que je serais un jour un homme riche, que je ferais mon entrée dans la ville juive avec un attelage de quatre chevaux, que je libérerais par un acte d'autorité une belle jeune fille injustement maltraitée et que je l'enlèverais dans ma voiture, sans que cette croyance, qui tenait du jeu et n'était vraisemblablement nourrie que d'une sexualité déjà maladive, modifiât en rien ma conviction que je ne passerais pas l'examen de fin d'année, que, à supposer que je pusse y parvenir, je ne pourrais pas suivre les cours de la classe suivante et que, même si cela aussi pouvait être évité par tricherie, j'échouerais définitivement à l'examen de maturité; d'ailleurs, il était tout à fait sûr que je surprendrais d'un seul coup, peu importe à quel moment, tant mes parents endormis par mes progrès réguliers en apparence que le reste du monde, en leur donnant la révélation d'une capacité inouïe. Mais comme en ma qualité de poteau indicateur de l'avenir je n'apercevais jamais que mon incapacité — et mes faibles travaux littéraires, — mes méditations sur l'avenir ne m'apportaient jamais de profit; elles n'étaient qu'une amplification de ma tristesse actuelle. L'aurais-je voulu que j'aurais pu me tenir droit, mais cela me fatiguait, et je ne voyais pas non plus en quoi le fait de courber le dos pouvait nuire à mon avenir. Si j'ai un avenir, me disais-je, alors tout rentrera de soi-même dans l'ordre. Je n'avais pas choisi ce principe parce qu'il contenait de la confiance dans l'avenir — un avenir à l'existence duquel je ne croyais assurément pas — mais plutôt parce qu'il était propre à me faciliter la vie. Aller comme j'étais, m'habiller, me laver, lire, avant tout m'enfermer à la maison, de la façon qui me demandait le moins d'efforts et exigeait le moins de courage. Si je sortais de là, je ne tombais que sur des échappatoires ridicules.

Un jour, on jugea impossible que je pusse dorénavant me tirer d'affaire sans posséder un habit de cérémonie noir, d'autant qu'on m'avait mis en demeure de dire si je voulais ou non prendre des leçons de danse. On appela donc le tailleur de Nusle et l'on tint conseil au sujet de la coupe du vêtement. J'étais indécis, comme toujours dans les cas de ce genre où je pouvais craindre qu'une information claire ne m'entraînât non seulement dans un immédiat désagréable, mais au-delè, dans quelque chose de bien pire encore. Tout d'abord, donc, je ne voulus pas d'habit noir, mais quand on m'eut fait honte devant cet homme étranger en donnant à entendre que je n'en possédais pas, je consentis à ce que l'on posât la question du frac; toutefois, comme je voyais dans le frac une effroyable révolution dont on pouvait à la rigueur parler, mais que l'on ne pourrait jamais décider, nous nous accordâmes sur le smoking qui, à cause de sa ressemblance avec le sakko banal, me paraissait du moins supportable. Mais quand j'appris que le gilet du smoking est nécessairement très échancré et que je devrais porter en plus une chemise empesée, le coup à parer fut tel que je me trouvai résolu presque au-delà de mes forces. Je ne voulais nullement d'un smoking de ce genre, j'en voulais un, doublé de soie et avec des parements s'il le fallait, mais fermé haut. Un tel smoking était inconnu du tailleur, toutefois, il fit  remarquer que, quelque idée que je me fisse de cet habit, ce ne pouvait être là un habit de bal. Bon, ce n'était pas un habit de bal, je n'avais d'ailleurs pas envie de danser, c'était encore loin d'être fait, en revanche, je voulais cet habit tel que je l'avais décrit. Le tailleurs était d'autant plus obtus que jusque-là, je l'avais toujours laissé prendre mes mesures et procéder aux essayages avec une précipitation honteuse, sans faire de remarques ni exprimer de désirs. Par suite, et puisque ma mère insistait tellement, il ne me restait plus d'autre solution, si pénible fût-elle, que de traverser le Altstädter Ring avec lui pour aller chez un fripier où j'avais remarqué depuis longtemps un anodin smoking qui aurait pu faire mon affaire. Malheureusement, il était déjà retiré de l'étalage et je ne le trouvai pas, même en fouillant du regard l'intérieur du magasin; je n'osai pas entrer uniquement pour le voir, de sorte que nous revînmes, tout aussi divisés qu'avant. Mais moi, j'avais l'impression que le futur smoking était déjà maudit par l'inutilité de cette démarche, aussi pris-je prétexte de la contrariété née de l'échange des objections pour renvoyer le tailleur avec une petite commande et des espérances en l'air au sujet du smoking, et je restai en butte aux reproches de ma mère, seul, fatigué, tenu pour toujours — tout m'arrivait pour toujours — à l'écart des jeunes filles, des manières élégantes et des plaisirs de la danse. J'étais malade de la joie que cela me donnait en même temps et surtout, j'avais peur de m'être rendu ridicule aux yeux du tailleur comme aucun de ses clients ne l'avait fait jusque-là.»

Ceci fut noté le 2 janvier 1912.

logique de Guyotat (et explications vidéos)

J'ai passé beaucoup de temps dans l'oeuvre de Pierre Guyotat depuis octobre dernier. J'avance, là, dans ses étranges Progénitures, dont les deux premières parties (totalisant huit cent pages qui ne perdent jamais fougue ou rigueur dans la défiguration) sont parues en 2000. La troisième et dernière partie est toujours en préparation, tout comme l'est une série de textes de l'auteur qui sont annoncés depuis longtemps (en particulier Histoire de Samora Machel, écrit en parallèle du Livre au début des années quatre-vingt). J'avance, je recule. Difficile lecture de cette langue non pas brisée, non pas nouvelle ou étrangère, mais en tout cas rendue tellement rugueuse après quarante ans de travail qu'elle passe difficilement en bouche. Il y aurait beaucoup à dire sur cette vocalité de l'oeuvre de Pierre Guyotat. Une autre fois (mes notes avancent encore à l'aveugle).

«l' va-r'viant-r'va, poils, couill', mott', mousser noir, au joint secoué, / d' quaqu' triqu' d' quaqu' gros d' grue d'dans l' Ali / l' putain en gros-rir' d' oraill' couchiée à orall' droit' envomissurée, / à-contr' l'linleum — la pair' taper ! — m', dijà, surgrosrir' l' suivant, / quaqu' gros d'grill' debout yioux d'dans yioux / lui gauler jiesque d'dans ses gris-gris l' gland fentu roz' au crepu suant d' entr' les clavicul', / m' djià l' gros d' grue son souffl' tomber sa couill' friper au linoleum / l'gros d'grill djià encorner l' Ali1»...

Comment lire ces versets ? Je ne sais pas. Impossible, au fil des pages, de ne pas les lire à haute voix, même s'il s'agit de murmurer. Un texte qui appelle, comme peu d'autres, incarnation. En bouche la langue tremble, hésite, s'accroche dans les «r», n'arrive pas à faire sonner les consonnes comme des voyelles (il le faudrait, pourtant). C'est une épreuve. Un texte qu'on est contraint d'essayer de prendre en bouche pour en sentir vibrer la voix. Là réside sans doute une part de sa violence — et Guyotat qui ouvrait en 1975 un texte par ces mots terribles : «J'écris maintenant dans la langue de mon viol.»

  • 1. Pierre Guyotat, Progénitures, Paris : Gallimard, 2000, p. 80.

la vie écrite de Jean-Michel Reynard (autour de L'eau des fleurs)

En date du 10 février 2012, je retire le texte qui était à cette place — celui qui s'intitule «La vie écrite de Jean-Michel Reynard». Il sera vraisemblablement publié ailleurs, sous une forme un peu différente, d'ici quelques mois. Dans une revue où il sera à sa place.

J'en reparlerai en temps et lieu, et modifierai à nouveau le présent article, que je n'efface pas purement et simplement à cause des liens qui renvoient à cette page. Je laisserai alors ici certains extraits du texte publié, et quelques informations qui pourraient être utiles à qui souhaite le lire.

À bientôt.

fictions du sens : une lecture de «Salut les cratyles!» de Christian Prigent

Un certain nombre d’expériences de langage travaillent à miner la toute-puissance du sens sur le son; les œuvres abordées par Christian Prigent dans «Salut les cratyles !» en font partie. C’est depuis une perspective lacanienne que l’écrivain et penseur de la littérature lit Jean-Pierre Brisset et André Biély, deux hommes qui ont mené de front des entreprises problématiques, tant sur le plan des frontières génériques qu’elles ont flouées qu’à cause d’un vertige du sens qu’elles ont mis à nu. En ce qui a trait au rapport entre sens et réel, Prigent aborde la littérature et le travail de langue depuis une proposition de Lacan qu’il cite fréquemment : «le réel commence là où le sens s’arrête1.» Selon cette position, le réel est ce dont il est impossible de «faire sens»; le réel est innommable mais exige malgré tout qu’on le nomme, qu’on le symbolise — et relever cette exigence, c’est écrire de la «poésie», une action ou un effort dont il dit souvent qu’il refait toujours «la démonstration tragique du séparé2». Parce que la langue, ce serait ce qui nous sépare du monde en nous condamnant toutefois à avoir un rapport toujours-déjà médiatisé avec celui-ci — c’est-à-dire que la langue nous en rapprocherait tout en nous en séparant.

  • 1. Christian Prigent, Une erreur de la nature, Paris : P.O.L, 1996, p. 31.
  • 2. Ibid., p. 90.
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donner à lire : solitude et illisibilité (vers Guyotat)

Je suis en exil depuis une semaine. Hors de chez moi. C'est étrange : l'impression de ne plus savoir revenir. Depuis New York au moins (heureux qui comme Ulysse, etc. etc.). Je me demande ce que ça peut bien vouloir dire, habiter un lieu. J'apprends à me détacher. À briser les choses. Parfois le confort n'est pas une solution. Parfois ça devient l'inverse du repos. On peut se brûler à rester couché dans un lit. Mais je ne dors pas beaucoup. Je ne sais plus dormir. Je travaille sur une longue phrase, qui doit bien faire maintenant je ne sais combien de pages. Une longue phrase dont je sais le début et la fin mais dont je continue de creuser le milieu. Un long tunnel. L'excavation est lente. Je suis patient. L'université me prend aussi beaucoup de temps. Ça avance, ça recule. Je frappe de nouveaux murs chaque jour. J'apprivoise l'administration française. Mettre en place une cotutelle n'est pas chose simple. J'ai au moins trouvé quelqu'un pour codiriger mon projet sur l'«illisible». Je retourne vers Jean-Michel Reynard, dont je m'étais éloigné pour quelques mois. Mais je dois ouvrir. Je veux aborder l'oeuvre de trois écrivains. La trinité est un équilibre apaisant. Depuis deux semaines, plongée dans les livres de Pierre Guyotat. J'ai pris beaucoup de notes, que j'avais d'abord l'intention de partager ici. Pas maintenant. C'est une oeuvre dure, une oeuvre étonnante. J'ai commandé hier à peu près tous les livres de lui qu'il me manquait. Véritable plongée. lire la suite »

un siècle d'insomnie, et la trace inquiète de Kafka

Il m'a fallu du temps pour revenir. Je ne savais plus comment. Quand on s'éloigne, il faut revenir assez vite si l'on ne veut pas oublier la manière dont on a marqué son chemin. Car quand la route s'efface, plus rien à faire. Donc à vrai dire, je ne suis pas exactement de retour. Je passais dans le coin et j'ai eu envie de m'arrêter un instant. Je suis encore loin. Loin de tout. Un pied à New York, où je n'ai pas le choix de rester. Un pied à Montréal, où je dois bien être avec tout le sérieux dont je suis capable. Et un pied à Paris, à l'avance, en vue de ce que je porterai jusque là l'an prochain, dans quelques mois déjà. Loin des livres, aussi. Depuis la dizaine de jours que j'ai passé à Manhattan pendant l'ouragan Irene, je lis à peine. Tout me tombe des mains. J'allais dans cette ville folle pour trouver quelque chose. On dirait que je l'ai trouvé. Depuis, la vie me donne un jeu nouveau chaque jour. Difficile à suivre. Il m'arrive de drôles d'histoires. Euphorisantes, déchirantes. La fiction m'a rattrapé quelque part en chemin vers chez moi. Le roman auquel je travaille depuis quelques années a pris une densité que je ne suspectais pas. Il s'est mis à bousculer ma vie. Les choses les plus stables ont commencé à se briser entre mes mains. C'est la vie — la vie écrite en tout cas. Quand on décide d'avancer dans un travail de langue qui défigure une partie du monde, il est normal qu'elle en devienne inhabitable. C'est ce que je me répète tout le temps.

tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles

Candide, tout stupéfait, ne démêlait pas encore trop bien comment il était un héros. Il s'avisa un beau jour de printemps de s’aller promener, marchant tout droit devant lui, croyant que c’était un privilège de l’espèce humaine, comme de l’espèce animale, de se servir de ses jambes à son plaisir. Il n’eut pas fait deux lieues que voilà quatre autres héros de six pieds qui l’atteignent, qui le lient, qui le mènent dans un cachot. On lui demanda juridiquement ce qu'il aimait le mieux d'être fustigé trente-six fois par tout le régiment, ou de recevoir à la fois douze balles de plomb dans la cervelle. Il eut beau dire que les volontés sont libres, et qu’il ne voulait ni l’un ni l’autre, il fallut faire un choix : il se détermina, en vertu du don de Dieu qu’on nomme liberté, à passer trente-six fois par les baguettes; il essuya deux promenades. Le régiment était composé de deux mille hommes; cela lui composa quatre mille coups de baguette, qui, depuis la nuque du cou jusqu'au cul, lui découvrirent les muscles et les nerfs. Comme on allait procéder à la troisième course, Candide, n’en pouvant plus, demanda en grâce qu’on voulût bien avoir la bonté de lui casser la tête; il obtint cette faveur; on lui bande les yeux; on le fait mettre à genoux. Le roi des Bulgares passe dans ce moment, s’informe du crime du patient; et comme ce roi avait un grand génie, il comprit, par tout ce qu’il apprit de Candide, que c’était un jeune métaphysicien fort ignorant des choses de ce monde, et il lui accorda sa grâce avec une clémence qui sera louée dans tous les journaux et dans tous les siècles. Un brave chirurgien guérit Candide en trois semaines avec les émollients enseignés par Dioscoride.

Je m'en vais à New York pour une semaine, le temps de cultiver mon jardin. On se revoit début septembre.

le grand ciel bleu en pleine face (Montréal-New York en passant par St-Hilaire et Trois-Pistoles)

Je me suis fait avaler par l'été. Quand viennent les premiers beaux jours, on commence à planifier toutes sortes de choses à faire sous le soleil. De longues listes, écrites ou non. Refaire la toiture du cabanon. Cirer la voiture ou le bateau ou la bicyclette. Tondre la pelouse. Arroser les plantes. Magasiner une thermopompe. Lire beaucoup. Écrire peu. Projets pour l'été. On s'éloigne tranquillement du site et des autres dossiers ouverts, comme pour casser l'année en deux. Des choses sordides nous semblent soudainement importantes. Essentielles. Et moi qui pensait ne pas aimer le pina colada. Des journées entières sur le bord de la mer ou de la piscine. Ou sur le balcon. À regarder Madame Chose promener son chien de poche sur la pelouse bien lissée du voisin, furieux de la profanation mais incapable de lever le ton devant une personne âgée. On se fixe toutes sortes de règles arbitraires et la vie finit par prendre forme petit à petit. Se donnant cohérence selon le bon vieux principe d'action-réaction. Parce qu'au fond, comme demandait l'autre, que puis-je faire ? On n'en sait rien, et on sait encore moins ce qu'il nous est permis d'espérer. On pisse un jour sur une clôture électrique et on finit le bout noir comme un cigare mal allumé; on ne recommencera plus. On tend la main pour toucher le cul d'une belle femme dans le métro et on rentre chez soi en se frottant la mâchoire. C'est comme ça.